gruyeresuisse

14/04/2014

L’écume des jours selon Pascale Favre

 

 

 

 

Favre.jpgPascale Favre, « Présent presque parfait », coll. Re:Pacific, Art&fiction, Lausanne, 120 p ., 2014, CHF 27 / € 18

 

 

 

Le livre de Pascale Favre – avec un astucieux glissement de voix du féminin au masculin - ouvre sur l’“ usure ” de la mémoire. Le tout en une immense  reconstruction généalogique de la vie de l’homme qui partage aujourd’hui la vie de l’auteure. Ce sont moins des histoires qui sont racontées que leurs traces coupées en fragments par des retours « avant » et ironiques sur le vécu du couple. L’idée est donc non d’identifier celui qui devient le propos du livre mais de s’identifier à  lui sans qu’aucune réponse ne soit donnée à travers l’hypocrisie merveilleuse de la réalité. Pascale Favre feint de s’y perdre par les deux temps perpétuellement  alternés du livre propices à une relation d’incertitude,  la seule qui peut convenir (Platon nous l’a appris) à l’être humain prisonnier de sa caverne et qui par son essence même est donc un être de fiction.

 

 

 

Favre 3.pngPascale Favre n’hésite pas à frictionner les témoignages du passé allemand de son amoureux au bain de l’imaginaire (souvent plus proche de la réalité qu’on peut le penser). L’écriture évitant toute fidélité absolue eu réalisme permet de désenbusquer des pans de l’identité cachée car comme le souligne Winnicott : “ Où se trouve l’identité sinon dans les images qu’on ignore ».  L’auteure les osent pour rechercher les constellations fondamentales de celui qu’elle aime et qu’elle se propose de voir, de comprendre autrement.  C’est là une belle leçon de sagesse et non d’hystérie de la mémoire. Par le couplage passé/présent la Genevoise laisse apparaître non la vérité mais des états intermédiaires qui arrachent au cerclage de la divinité qu’on lui accorde.  Entre son “ jour ” et sa “ nuit ” elle précise par fragments ses contours mais surtout ses chevauchements.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10/04/2014

Marco Costantini dans la maison de l’être d’Emily Dickinson

 

 

 

 

Constantini.jpgMarco Costantini, « A House For E.D. »,  Textes : Marco Costantini, Federica Martini. Photographies ; Tonatiuh Ambrosetti, Nicolas Delaroche, Daniela Droz, David Gagnebin-de Bons, Roberto Greco et Shannon Guerrico, 208 pages, NEAR, art&fiction publications, Lausanne, 2014, CHF 34   E 29

 

 

 

 

 

Celle qui n’eut de cesse d’espérer l’envol, l’évasion jusqu’à pousser ce cri simple « Aller au ciel »  et ne connut que les prisons intérieures en dépit d’un amour de sa terre   trouve dans Marco Costantini un admirateur actif. Il met ses connaissances sur les représentations et les usages du corps dans les différentes pratiques artistiques  contemporaines (de la photographie et la peinture au design et à la mode)  au service de la poétesse en organisant un hommage particulier. L’historien théoricien de l’art et commissaire d’exposition propose de manière métaphorique la reconstitution de  la maison d’Amherst (avec laquelle la poétesse entra en symbiose) à partir  du corpus de ses 1775 poèmes de la poétesse - qui selon Claire Malroux sont « un gouffre constellé d’étoiles dont chacune d’elle est comptée ».

Le livre (et l’exposition qui la jouxte)  mettent en images les thèmes-clés de l’œuvre à travers les oeuvres demandées aux artistes appelés par Costantini.  Elles sortent à vif « l’âme » de celle qui  n’a cessé de se battre - partagée entre son besoin de respirer et son souffle coupé. Avide d’éternité elle demeura toujours fixé à sa maison de l'être dans un désir (masochiste ?) de perdre et d’être perdue. Toutefois et contrairement à beaucoup d’exégèses le maître de cérémonie n’a pas privilégié cette seule thématique.

Constantini 2.jpgTout Dickinson n’est en effet pas toute dans ce côté le plus noir de l’œuvre.  "A house for E. D."  ouvre la vie serrée, étriquée de l’auteure et la dégage de ses liens figés avec  elle-même et ses proches. Celle qui ne trouva de répit que dans « l’expérience condensée » de la poésie - ce cadavre exquis de sa vie où elle put faire preuve d’une indépendance psychique et intellectuelle qu’on lui refusa et qu’elle se refusa -  reçoit avec ce livre le plus pertinent des hommages. Sublimant les lieux de la poétesse plutôt que de les illustrer, les textes et images réunis en proposent une symbolique puissante car discrète, allusive, intelligente. Il arrive ainsi qu'un livre touché d’une grâce inventive parvient à réaliser ce que les gloses n'atteignent jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/04/2014

Murmures de Jean-Luc Manz

 

 

 

Manz.jpgFidèle à tout un pan de l’art helvétique abstractif et géométrique le travail de Jean-Luc Manz navigue entre monumentalité et immersion. Murales à tous les sens du terme les structures froides ou chaudes de peintures déclinées sur un système  monochrome  semblent dépasser leur cadre. Les plus célèbres sont des panneaux rectangulaires aux illusions de murs de briques. Ils rappellent ceux de l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf où l’artiste suivait les cours de Gerhard Richter. Sans concession au moindre pathos chacune des œuvres crée une émotion profonde. De formes qui a priori induisaient une peinture décorative l’artiste a créé un art d’expérimentation. Le jeu et le détournement des formes sont au service d’un affect en des évolutions de formes et de couleurs. S’y retrouvent des motifs chers à Ellsworth Kelly et Barnett Newman. L’auteur les reprend comme ceux de Matisse ou de l’art de la mosaïque islamique rencontrée lors de ses séjours en Egypte.

 

 

 

Manz 2.jpgL’émotion esthétique naît  de « la folie d’un voir, d’un entrevoir, d’un croire entrevoir » dont parlait Beckett et qui demande une attention particulière. Sous couvert d’unité de façade les peintures du Lausannois recouvrent le décorum, permettent de ne plus avancer face contre terre et créent  une forêt des signes organisés loin du registre de l’exquis. Il ne s’agit plus de “ planter un décor ” ou de faire de la surface un écran. Ni de recouvrir, de faire écorce mais d’ouvrir un alphabet plastique crypté à la recherche de structures fondamentales. Evitant toute surcharge ces œuvres prennent une valeur hypnotique, hallucinatoire que ne cherchent pas à résoudre  au sein même de leurs rébus les problèmes qu’ils posent au regardeur. Ils dépassent ceux que propose l’art cinétique par la simple stimulation de la perception rétinienne au sein de divers jeux de leurres. La réflexion et le travail de Manz sont plus concrets et plus probants. L’artiste  provoque l’émergence de structures en des explorations qui ne sont pas d’idées (bien que l’artiste n’en manque  pas) où parfois l’art se perd au détriment de «  la relation d’incertitude » où la peinture avance ici pour retrouver son identité originaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 Les œuvres de Jean-Luc sont visibles entre autres à la galerie Skopia, Genève.