gruyeresuisse

20/06/2014

C’est du Joly

 

 

Yves Joly.gifLuc Joly, Dubner Modern, Lausanne

 

 

 

La réintroduction de l’humour dans l’art est chez Luc Joly tout sauf caricatural et simpliste. Le Genevois fait surgir l’absurde selon des procédures où l’ironie est moins dans la narration que par les stratégies plastiques et leurs célébrations intempestives et décalées. L’artiste ne cesse de prendre à revers la représentation du monde (que le dessin décale) et la perception du spectateur. Partant de la problématique de Marie-José Mondzain sur la conscience imageante il montre comment se construit à notre propre insu la lecture du réel et combien - comme le disait déjà Pascal - la perception est « maîtresse de fausseté ». Proche du concept mais ne s’y limitant absolument pas l’œuvre remodèle le corps et le monde.

 

 

 

Yves Joly 2.gifAu rigide Luc Joly préfère le déphasage. Il « pourrit » le pestilentiel du réel afin de laisser place à une un oeuvre « pistil en ciel ». Le soleil y tape dur comme un boxeur même s’il n’est pas directement présent. Une force juvénile et démystificatrice fonctionne parfaitement. Plus besoin de prendre la fuite, de se jeter dans le Rhône pour quitter la Suisse. Mieux vaut attendre, devant chaque image qu’elle nous jette dehors comme le ferait un patron de bistro.  Nous entrons dans le non stratifié à la jonction de divers mouvements iconoclastes. A l'image se mêle au besoin le visible du texte. L’art devient par excellence le lieu de sa mutation farcesque. Les questions qu'elle pose sont les questions essentielles en des zones d’épissure ou d’hallucinations.

 

 

J-Paul Gavard-Perret

 

18/06/2014

Celui qui savait regarder : Jean Planque

 

 Planque.jpgCollectif, « Jean Planque en Provence – Un rêve exaucé, Editions La Dogana, Genève, 64 pages, 15 €.

 

 

 

Lausannois d’origine modeste Jean Planque restera comme un des regards les plus pénétrants de l’art du XXème siècle. Croyant dans la « peinture peinture » il a compris qu’en un tableau la frénésie de la couleur ne peut se passer de la passion de la structure et des formes. Elles donnent à une œuvre l’intensité la plus forte. Le Vaudois a donc retenu dans son époque l’art qu’il considéra comme un envol serti en la réalité par un travail charnel qui n’oublie jamais l’origine des choses. Ami de Bissière, Dubuffet, Picasso il a repéré plus qu’un autre les défauts d’élocutions plastiques des bègues, nazillards dont les  travaux zézaient.

 

Avant de devenir collectionneur il fut le conseiller majeur de la galerie Beyeler de Bâle. Ses choix ont largement contribué au succès du lieu. Depuis le début du millénaire sa collection a été présentée dans plusieurs musées européens. Elle permet de comprendre combien Jean Planque a aimé les peintres dont le geste est leur cicatrice et qui ayant atteint une limite ont réussi à la déplacer pour la fixer plus loin. C’est pourquoi une telle collection perdure : elle efface les pensées de néant.

 

Planque 2.jpgIl faut se laisser happer par elle et  ses œuvres aux couleurs tranchées parfois nocturnes parfois solaires, syncopées ou stratifiées de manière primitives ou sophistiquées. Passionné de l'œuvre de Cézanne, peintre lui-même, les choix de Planque sont commentés ici par des proches. En particulier Florian Rodari conservateur de sa collection. Pour celle-ci et afin de la mettre en évidence la Chapelle des Pénitents à Aix-en-Provence a été entièrement restaurée et aménagée. Une telle collection reste indispensable à qui veut se faire une idée d’un siècle majeur de l’art. Jean Planque en amateur plus qu’éclairé à travers ses points de vue et ses choix en a retenu la quintessence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

Aître de l’être : Manuel Müller

 

 

 

Mueller.gifManuel Müller, Dubner Modern, Art Basel et bien sûr Lausanne.

 

 

 

La sculpture de Manuel Müller entraîne une expérience du visible que la plupart des travaux de ses confrères sont inaptes à saisir et à embrasser. Des formes à la fois primitives et contemporaines, exotiques mais tout autant  de proximité ramènent d’où nous sommes issus (mais en sommes-nous vraiment sortis? ) afin  que la boucle soit bouclée et que nous comprenions enfin de ce qu’il en est de nos limbes. Müller prend le sentier disparu pour remonter au lieu de la scène primitive de la première nuit sexuelle. Emprunter ce chemin c’est prendre la part du risque mais retrouver une progression dans l’inévidence du matériau encore informe. C’est aussi affronter le trou béant de la mère et la loi du père, les parcourir, les sonder, en écarter les broussailles tout en ne restant pas de « bois ».

 

 

 

Muller atelier.jpgLa sculpture devient le lieu pour perdre l’espace mais retrouver au Nord  son pôle magnétique afin non de le réfuter mais que le fils « père-turbé » devienne géniteur à son tour. C’est pourquoi et sous diverses métaphores (même totémiques) le sexe féminin reste  l’image-mère de l’œuvre. Celle d’où tout part et où tout revient. Elle devient aussi l’objet sculptural pour une autre raison essentielle et  organique : notre cerveau  est incapable d’en imaginer la spatialité et la véritable profondeur. La sculpture reste la procédure d’appel la plus appropriée pour rendre compte visuellement d’un tel développement et d’un tel renversement d’inaccessibles coordonnées spatiales. Primitives et sourdes mais tout autant futuriste et hurlantes les sculptures non seulement renversent le monde de l’être : elles en remontent l’histoire aussi impossible que toujours inachevée.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:18 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)