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19/05/2014

Danaé Panchaud ou comment ne jamais cacher ce qu’on ne saurait voir

 

 

 

panchaud 1.jpgA travers des séries très différentes, Danaé Panchaud explore les relations au corps ( « Médecine » montre les lieux d'une intimité violente : le corps, totalement exposé s’y réduit à une entité passive) et les traces que laissent l’histoire la plus récente ( Lucens met en exergue les stigmate de la centrale nucléaire expérimentale du lieu). Diplômée du cursus « Critical Curatorial Cybermedia » de la HEAD de Genève, l’artiste expose depuis 10 ans en Suisse et en Europe. Depuis avril 2012 elle est chargée des relations publiques du MUDAC - Musée de design et d'arts appliqués contemporains de Lausanne.  A côté de son travail de création elle réalise de nombreux événements et a été curatrice avec Maude Oswald de « The Breath On Our Back » (2012) proposées par NEAR au PhotoforumPasquart. 

 

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Sous une recherche permanente de la beauté ses prises cultivent une subversion. Danaé Panchaud  touche là où ça fait mal : à la culture et à l'identité. Elle montre combien tout le corps d’une part ou le patrimoine sanctuarisé ou non de l’autre  induisent des investissements symboliques spoliés quelle remet en cause. La dimension critique est facile à percevoir même si parfois l’artiste feint de proposer des « farces » ou des effets de réalité complexes et ambigus. L’irrévérence ne va pas sans la rigueur qui reste un maître mot de la Vaudoise.

 

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Ses choix ne doivent évidemment rien au hasard : ils sont dans ses œuvres un mixte de parodie, de commentaire critique mais aussi d’hommage.  D’où l’intérêt d’un travail à entrées multiples où surgit  une célébration mordante et acide. Elle peut jouer au besoin du kitsch et de la théâtralité qui ruinent le thésaurus de ce qui est donné comme acquis. Sortant du pittoresque ou de l’anecdotique l’artiste rappelle qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable dont on connaît ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Danaé Panchaud l’affronte sans craindre que cette terre lui manque ou d’échapper à sa force de gravité. Preuve que la photographie garde une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes, de mettre une grâce dans les pesanteurs voire dans “ la laideur ” afin de rétablir  un charme et une interrogation sur ce qui est menacée de  disparition.  Les empreintes ineffaçables n’existant pas et avant leur perte la plasticienne les photographie dans un travail d’empathie critique afin d’approcher sinon des fondements du moins du fondamental et souligner la plénitude de la précarité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 


18/05/2014

Mehdi Benkler : Stranger than Paradise

 

 

 

Benkler.jpgFils d’une Algérienne et d’un Suisse de Corse Benkler est né à Morges. En accompagnant le groupe « The Kills » en tournée il commença la photographie de rock en vendant sur papier précieux ses épreuves. Désormais reconnu dans le milieu musical vaudois celui qui voulait devenir photographe de Guerre et rêvait de traverser le monde tel un Robert Capa  a donc été happé (provisoirement peut-être) par le monde de la musique dans lequel il cherche à saisir la sauvagerie même - écrit-il - « lorsqu’elle le relève du Grand-Guignol ». Mehdi Bekler photographie toujours en noir et blanc et en argentique. Cet apparent anachronisme du jeune photographe est un hommage à une de ses idoles : Jim Jarmursch. Désormais celui qui a fondé son propre groupe (« Forks ») arpente les festivals de Montreux de d’ailleurs pour saisir comme personne divers types d’icônes - de Leonard Cohen à Cat Power. Le photographe sait rechercher dans l’ombre comme la lumière le corps d’artistes dont les voix parfois brumeuses désordonnent les accords du monde par un chaos sonore. Il capte les silhouettes évanescentes ou énervés de presque fantômes qui rappellent quelque chose du passé ou de jeunes pousses qui anticipent

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sans doute sur le futur. Les éclats de vie captés sur scène ou back-stages s’éloignent de la recherche de photos choc à l’esbroufe : Benkler cultive  toujours le dépouillement. De tout ce qui pourrait paraître fantasque dans ses sujets l’artiste retient une nature diamétralement opposée. Les prises et leurs cadres créent un labyrinthe où le regard en se perdant retrouve un relief caché. Avec empathie l’artiste suggère néanmoins  ce qui se découvre derrière l’apparent bric-à-brac de mises en scène et de jeux d’images. Infiltrant sa frénésie mais aussi - liesse à part - son ordonnancement l’artiste pimente à sa matière les ingrédients que les « musicos » proposent afin de façonner en prises personnelles leur légende - ou parfois juste ce qu’il en reste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/05/2014

Ecchymoses de l'âme sur table à dissections : Liliana Gassiot

 

 

 

Gassiot.pngLiliana Gassiot crée un univers qui passe d’un masochisme à un érotisme particulier. La suggestion plus que l’évidence laisse ouverte la question de la féminité mais aussi celle le livre, du récit, de l’image. Un certain inachevé (toujours impeccable) à la fois exalte et révèle dérisoire l’image qui laisse le voyeur ou le lecteur à sa « faim » et son inassouvissement. L’œuvre tangue entre le plaisir et le mystère. Des « maculations » subtiles amorcent l’attirance et la peur. Dans une de ses dernières «expériences » la créatrice, rappelle « que le fil d'un récit a le pouvoir de reconstituer un monde au bord de disparaître et celui du chirurgien de rapprocher les lèvres d'une plaie et en lier les tissus ». Elle fait des deux fils un livre qui « ouvre la plaie et la plaie ouvre le livre ». Entre imagerie médicale et imaginaire narratif l’artiste repêchant dans d'anciens ouvrages médicaux des vignettes coud un discours maculé de rouge sang (bien sûr). Tout cela tient de l’ »opération » (entendons ouverture) et de la cautérisation. Le regard se perd dans un univers ouvert et refusé. Il porte le signe de l’offrande, de l’interdit, de la douleur mais sous le sceau d’un plaisir du jeu. Comme toujours chez l’artiste de Lausanne l’image exclut l’explicite, elle devient prélude ou métaphore et montre combien toute feuille blanche est un abîme qu’il faut combler dans des dispositifs hybrides ou des miroirs « déformants » où le corps de l’objet comme l’œil de regardeur peuvent être « bandés ».

 

Gassiot 2.pngL’artiste propose des spectres fantasmagoriques à travers lesquels il existe peut-être de sa part une version féminine  de l’  « héautontimorouménos » de Baudelaire. Néanmoins l’onirisme est de mise. L’ironie aussi. S’y éprouve sans lyrisme et par effet de surface les ecchymoses de l’âme sur une table à dissection. En de telles cérémonies un bruissement de vie est toujours palpable au-dessus des chemins de broderie en dédales. Par ces métamorphoses Liliana Gassiot fait ressurgir des pâleurs anciennes là où parfois les cuisses des femmes ressemblent à de lourds piliers.  Mais le plus souvent se pénètrent des temples où vit la déesse. Ses images deviennent une poésie des songes, ses spectres. Un monde nous regarde et le cœur se remet à battre entre l’ombre et le jour au couchant d’une lune rousse qui donne à chaque œuvre une puissance délétère, mystérieuse et fascinante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:17 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)