gruyeresuisse

23/03/2017

Les unes et les autres : Cendres Lavy

 

Lavy BON.pngPour Cendres Lavy il n'existe guère ou plus de réalité en acte que de réalité en l’être. Face à cet état des « choses » l’artiste tord l'amorphie et l'inanité. Les êtres semblent habiter au sein d’un monde qui ne se rassemblera plus. L'énergie demeure mais selon d’autres fondamentaux. Dessins érotiques, images poétiques ou bestiales oblitèrent les frontières humaines, libèrent un inconscient où la gargouille comme le graffiti n’est jamais loin.

 

 

Lavy 2.jpgDerrière le fond littéraire ou esthétique des thèmes s’inscrit une littéralité brute de décoffrage non sans portée burlesque, fantastique et bien sûr érotique. Les catégories habituelles perdent leur sens et le genre lui-même se défait pour jeter un trouble singulier dans les représentations duales du monde. Cendres Lavy préfère la fracture et le fractal d’un univers incontrôlable et drôle mais non dénué d’aura lorsque l’artiste aborde les femmes.

Lavy 3.jpgL’œuvre vise autant à la sidération qu’à la considération des spectateurs confrontés à un univers interlope qui refuse les normalisations d’usage. Cendres Lavy fait dériver le visible pour l’emporter là où brillent en une altérité revendiquée, un soleil noir et une lune blanche, des femmes éthérées de bleu en leur solitude, portées au rouge lors cérémonies interlopes où le mâle n’est pas forcément à son avantage en ses errances.

Lavy.jpgIl serait trop simple d’en faire abstraction, de l’effacer ou d’estimer que Cendres Lavy serait victime d’un assèchement émotionnel. Elle préfère se moquer de situation là où la cohérence se défait en une décomposition d’un monde devenu « petit bout de rien » (Beckett). Certains êtres sont sereins, d’autres semblent ne plus de finir de finir : ils sont happés par l'absence à eux-mêmes. A sa manière Cendres Lavy est aussi impitoyable que drôle et poétique dans son renversement des rôles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Cendre Lavy, « Coffret », Littérature_mineure editions, Rouen, 25 E., 2017.

19/03/2017

Fabienne Raphoz et l’envol du cétacé

 

Raphoz.jpgFabienne Raphoz, « Blanche baleine », Héros-Limite, Genève, 96 p., 16 E., 2017.

Fabienne Raphoz poursuit une œuvre rare entre émergence et effacement, simplicité et raffinement. Ce qui pourrait sembler chez d’autres poètes des mécaniques désuètes se démonte et se remonte pour réintégrer un ordre dans le désordre. Son précédent livre « Terre Sentinelle » (chez le même éditeur) n’est pas loin puisque les éléments premiers (terre et eau) y sont à nouveau explorés par élargissement de focale afin de casser l’isolement par ce qui en ces « matières premières » nourrit l’air qui se respire. Raison et folie de la poésie font la jonction entre ce qui est et ce qui n’est pas, le réel et l’allégorique. La rivière Arve nourrie des glaciers du Mont-Blanc demeure mais existe tout autant le Yucatan au sein de l’énigme du minéral, de la végétation et de la faune.

Raphoz 2.pngL’auteure reste celle qui est « faite de la pierre de mon pays » mais tout autant de « la rousseur du gypaète ». Et quand des silhouettes surgissent elles indiquent une migration humaine qui rappelle celle de certains oiseaux. Etrangement délicat et voluptueux le livre est traversé de mouvements qu’a connu la poétesse dans sa jeunesse : celui de la transhumance au sein des alpages. Mais la baleine qui donne le titre au livre est bien là. De manière a priori imprévisible : en tant que fossile dans un désert… Elle est donc plus vieille que celle de Jonas dans la Bible.

Mais la poétesse l’imagine comme maîtresse des formes et peut-être formatrice de la grotte platonique. Tout dans le livre est donc de l’ordre de la fusion, de l’ouverture et de l’accueil. La baleine devient ainsi une des prolégomènes à ce qu’on nomme en bassin lémanique, en pays Vaudois comme en Savoie la « balme ». Son « trou », son « gouffre » n’a rien de maléfique. Bien au contraire. Il est matricielle : son creux ne ferme pas : en jaillit le monde selon une perspective qu’Artaud n’aurait pas renié. Bien au contraire. Du fanon à l’aile il n’y a là qu’un pas. Le tellurique relie l’aérien en un principe premier et féminin.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/03/2017

Alain Huck : cartes du monde

 

Huck.jpgAlain Huck; “Tout Kurtz ensemble”, Skopia, Genève du 23 mars au 6 mai 2017.

Dans l’oeuvre d’Alain Huck il y a des images cachées derrière les images, des « calques » les uns sur les autres qui permettent d’entrer à différents niveaux dans l’image en fonction de l’imaginaire propre à chacun . L’artiste y met bien sûr quelque chose de personnel, mais les images sont assez ouvertes et aussi fractales pour que les autres puissent y voir autre chose que l’artiste lui- même. Chaque image reste donc énigmatique. Dans sa rencontre avec le regardeur nul ne peut dire si c’est elle qui vient à lui ou l’inverse. Il existe toujours en elle une petite chose là où les formes gardent leur souplesse et où le fond et le premier plan se confondent.

Huck 3.jpgL’objectif est d’arriver à faire une image sans contexte, déparasitée pour que tout concoure à une lecture dans un cadre donné même si la présence de mots pouvait faire penser le contraire. D’où une suite de découvertes là où l’artiste ne propose pas forcément un lien affectif avec ses travaux. Huck applique un jeu sur le flou et le net qui ne sont pas complètement des constats. Il ne donne pas toutes les informations sur l’image. Ce quelle montre est assez objectif mais ce dont elle parle est complètement subjectif. Il y a une ambiguïté, un mystère et le dialogue entre la réalité et ce qu’on imagine. Tout semble venir de partout et de nulle part. Personne mieux que Huck ne peut donc toucher à un univers froid dans lequel surgissent des capacités d'envoûtement. Cette recherche devient ce qu'on peut appeler la didascalie du silence.

Jean-Paul Gavard-Perret