gruyeresuisse

09/06/2014

Jeanne-Salomé Rochat l’agitatrice

 

 

 

Rochat bon 2.jpgJeanne-Salomé est à l’image de « Sang bleu » (un des deux magazines  avec « Novembre » dont elle est dans les deux cas la directrice artistique) : alambiquée et canaille, « street-art » mais aussi chevillée à une culture dite « haute ». Son travail parle le corps sous toutes ses « coutures » à travers les métamorphoses et les mises en scène qu’en proposent non seulement les tatoueurs et les adeptes du body art mais des plasticiens plus généralistes comme des écrivains, poètes et philosophes. Roman et valaisan le magazine - démesuré par la taille (de plus de 500 pages) que les photos ou textes - est tout autant international et reconnu dans le monde entier. La créatrice conjugue la culture underground et main-street en passant au besoin par le fétichisme SM afin de montrer mais aussi de rêver l’esthétique du temps dont elle accepte tous les rhizomes. Plutôt que de rechercher des lignes de force elle propose l’éclatement et la pluralité des formes et des définitions. Le « sang bleu » n’est plus l’apanage d’une élite. Et « Novembre » propose de beaux étés La marginalité est revendiquée voir mise en exergue puisque il y a là la moyen de faire éclater les codes esthétiques mais aussi politiques et sociaux.

 

 

 

Rochat Bon.jpgBâtie selon une démarche régressive et déconstructive la pratique, expérimentale de la Lausannoise s’efforce de saisir avec précision les points extrêmes où il est encore possible d’inscrire des formes et des zones d’aberration. Jeanne-Salomé Rochat joue un rôle de "captrice" d’indéterminations jusqu’au point où l’image ne figure pas vraiment et où la narration se casse. Son travail ressemble à un miroir noir qui donne une vision particulière à nos psychés. Sous son aspect ludique le but d’un tel travail  est d’explorer l’espace des images quel qu’en soit la nature, leurs  systèmes de croisements et de brouillages jusqu’aux ratages, éclipses, déliés du lié, litanies somnambuliques, lacunes des lignes discursives d’imaginaires en fluctuation.  Jeanne-Salomé Rochat rend donc lisible divers types de ballets chromatiques qui sautent le pas du « pas ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08/06/2014

Le paysage et son double : Claudio Moser

 

  

 

Moser 2.jpgDes œuvres de Claudio Moser émerge une rêverie architecturale. Ce travail fait passer  d’un univers surchargé d’images à celui d’un effacement presque abstrait où le paysage trouve un nouvel équilibre. On ne peut que penser à Beckett et à sa phrase "vivre est errer seul vivant au fond d'un instant sans borne".  Car ne restent  que des  "indices" d'un monde en disparition.  Il devient le sujet dépouillé des photographies de l'artiste, leurs marges d'un presque obscur.

 

 

 

Moser.jpgIl en va de la vue, il en va de la vie. Perdurent des zones, des seuils et quelques gradients le plus souvent minéraux. La photographie de paysage est démontée puis remonté. Pans, segments et lignes brouillent les pistes.  Dans ces conditions, au sein même d’une forme de négation du réel, surgit une inévitable présence au sein même de l’extinction. Claudio Moser la rend sensible en des lieux  de passage et des choses d’oubli. Demeurent un nécessaire écart et le sentiment d’un espace ouvert. Mais ils orientent vers on ne sait quel abîme et vers quelle faille sinon  et surtout vers le désir de la vie malgré tout. Elle insiste, on la sent elle est là. Même sous les paupières on la voit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Claudio Moser expose chez Skopia à Genève en juin-juillet 2014.

 

Hadrien Dussoix sur le ring

 

 

 

Dussoix 2.jpgFidèle à l’injonction de Picabia le Lausannois perturbateur Hdrien Dussoix ouvre des « corridors d’humour » qu’au besoin il fracasse. Il invente des lieux, les investit ou plutôt les reconstruit en les détruisant. S'érige le germe d'une autre langue forgée des substrats d'activité psychiques et artistiques fruits d’une parfaite récupération de ce qui s’est fait avant lui autant du côté du street-art, du recup-art que bien sûr de Dada. Son ironie n’a rien d’affirmative : elle se revendique transgressive, n’invente pas des législations, ne passe aucun contrat. Elle aime la contingence, l’incontinence, le fortuit mais n’entre pas dans un certain champ de la dérision et du rire sans en pleurer implicitement.  Sous le boxeur ( Tyson par exemple que le Vaudois connaît bien ) il y a toujours un cœur tendre. Qu’on le veuille ou non l’émotion est vive là où l’artiste reste à la fois aussi suspect que le poids lourd américain. Néanmoins il suspecte toutes les images et approches qu’il fait passer par ses fourches caudines.

 

 

 

Dussoix 4.jpgAucun linge de maison ni des dessous troublants deviendront ici des  bijoux de famille. Les recettes de Dussoix fomentent des angélus aux graines de millet, arrosées d'eau bénite déshydratée. L’artiste ne travaille pas dans l'indicible mais dans la matière ,  armé de ses incertitudes et du chaos du monde. Il ose s'emparer des arpents de tous les restes que la société abandonne dans son système de gaspillage afin de créer son propre univers plastique et mental. Il plonge dans les profondeurs des rebuts pour inventer des métamorphoses non pas dans un langage plastique marmoréen mais mobile. Il devient la métaphore obsédante de nos déchets.

 

 

 

Dussoix.jpgLes images ironiques et violentes ne se réduisent pas à une simplification de la vie et même de l’écriture graphique (souvent présente dans ses œuvres)  mais symbolisent son approfondissement afin de voir « de quoi c'est fait » (pour reprendre une formule beckettienne).  De telles images parlent dans les trous du langage médiatique et muséal. Elles fomentent d'autres volumes que ceux induits par l'histoire des images à des règles. Comme l’Igitur de Mallarmé , « malgré la défense de sa mère, allant jouer dans les tombeaux », l’artiste explore ce qui tient du devoir de remontrance. Il  ne se contente  pas de ressasser la leçon de ses ancêtres ou de ses modèles, il fait de son oeuvre un poème plastique orphelin et un grand livre architectural. Emportés, abasourdis, sonnés les éléments arrachés au figurable  deviennent des jaillissements plastiques en une trouée immense. Des poches de silence se percent, des failles, des protubérances naissent en un strip-tease iconoclaste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08:38 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)