gruyeresuisse

01/10/2014

Comme un cheval fou qui trotte

 

 

 

pkatyeau.jpgCollectif, « Mille râteaux », 12 cartes postales, Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2014, CHF 12 / €

 

 

 

Sous un titre deleuzien le collectif d’art&fiction propose son autocritique en mettant en scène ses erratums et addendums ou si l’on préfère ses coquilles et oublis. Tous ceux qui se mêlent d’un travail d'édition se  « prennent ». en effet de tels "râteaux".  En cet apostolat de tels accidents sont inévitables. Lu, relu  et peigné jusqu’à l’indéfrisable du moment décisif de l’imprimatur rien n’y fait. Une fois le livre fabriqué force est de constater qu’il reste toujours des bavures. Il convient dès lors de se fendre de petites cartes d’ordonnance et d’excuse jointes au livre et sur lesquelles sont indiquées l’erreur et sa correction.

 

 

 

Playeau.jpgPlutôt que de pleurer sur leur sort d’éditeur le collectif en a édité 12. Ces ilots d’erratum complètent la collection Re:Pacific. Ils sont conçus comme autant de « billet d’amour adressé au lecteur ». S’il a suffisamment d’intelligence (ou de condescendance lorsqu'il devient par trop péteux) il sera ravi de telles traces de logogus. Déjouée par l’orthographe, tordue par l’avalanche des mots,  l’erreur reste toujours possible. Mais elle peut créer des éclats éraillés.  Pour autant les fauteurs de trouble de la maison de Lausanne ne les montent pas en sautoir. A l’inverse ils ne se considèrent pas comme Grégoire Samsa qui se voyait vermine. Ils se contentent de rappeler qu’éditer reste une perfection inatteignable. Inspiré par la justesse et la précision ce travail ne peut empêcher que l’écriture garde son mot à dire. Son pur logos peut toujours devenir «  logogrammatique ». Christian Dotremont ne viendrait pas s’inscrire en faux face au mea-culpa des Lausannois. Que Dieu les pardonne. Pour le commun des lecteurs de la superbe collection Re:Pacific c’est déjà chose faite. En plus belle fille du monde elle donne tout ce qu’elle a.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/09/2014

Milo Keller : empreintes, traces, phosphènes

 

 

Keller.jpgAu creux de la surface de ses photographies Milo Keller multiplie les découpes, les esquisses et les coulées. Parfois à la recherche d’un effacement ou à l’inverse par l’accentuation de détails, d’accidents de parcours qui soulignent néanmoins le miracle du réel en montrant non ce qui se cache derrière mais dessus. Le photographe ne recouvre pas les petites choses qui enluminent le monde tel qu’il est. Il en propage leur écho non sans humour et ordre. Dans une époque où tout devient superficiel du côté des images Keller n’interrompt pas certaines rêveries. Elles prouvent que les êtres ont besoin d’une familiarité avec des digressions agissantes. Le pittoresque y prend un  nouveau sens : il vient uniquement du quotidien afin de .rendre la beauté plus « compère » comme disait Michaux. Elle ne répond plus forcément aux principes en vogue mais ses traces deviennent des  phosphènes (de la vieillesse par exemple).

 

 

 

Keller 2.jpgL’artiste apprend à voir ce qu’on oublie ignore ou ce dont on veut oublier. La photographie communique soudain différemment par un certain granuleux qu’elle rehausse en une fable divergente qui ne cache rien de ses manques. Dilutions, resserrements montrent les rides comme «traits de génie » dans une blancheur de neige. Celle-ci souligne la précarité, la vanité dans des espaces de sévérité plastique qui ne vont pas néanmoins jusqu’à l’ascèse. La séduction de la photographie  tient à un travail plus d’abrasion que d’abstraction. Dès lors la surface les images est profonde tant ce qui y est glacé laisse apparaître des traces, des empreintes, et des filatures. Surgissent bien de doubles sens et qu’importe s’ils courent le risque d’être compris qu’à moitié.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/09/2014

LUFF 2014 (suite) : Martha Colburn Morgane la meurtrière

 

 colburn 2 bon.jpgMartha Colburn au LUFF, Lausanne, octobre 2014

 

Dans les œuvres pluriformes (animations, mannequins, peintures, vitraux, collages, etc.) de l’Américaine Marthe Colburn la femme peut la bête. Mais la bête ailée. Il suffit qu'elle sorte de sa coquille tout en conservant son armure. Dans son repli comme dans sa nudité s'ouvrent bien des champs. Ange ou démone, les animaux la suivent. Le chat barrit, le loup montre les dents. Ainsi armée la femme est à elle seule l'art. Celui qui ne nourrit plus seulement les fantasmes. Ils deviennent des larves anecdotiques dans l’esprit de l’artiste néo-punk.

 

 

 

colburn 4 bon.jpgDémoniaque, gothique ou immaculée la féminité décrypte l’infirmité des mâles à travers des métamorphoses propres  à illustrer combien ils sont grignotés et passent de la feinte de l’idéal à la puissance de l’abîme. L’oeuvre est signe d'une paradoxale énergie et d'un mouvement « rédempteur ».  Ses germinations plastiques deviennent des hantises. Elles appâtent l'inconscient, en perce la peau et rappelle qu'on n'est rien, à personne. Personne n'est rien sinon à la femme. L'exposer en la scénarisant ne revient pas à s'en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fait la débauche paisible voire l’absence de vertu. Colburn fait parler ce qui se tait. Et prouve enfin que ce que nous pensons reste une erreur conforme et vaguement mystique. Car ce  qui habite l'être n'a rien à voir avec dieu sauf à penser que  dieu lui-même est une femme ou qu'il est un Narcisse mélancolique. Quant à l’Américaine underground elle n’espère rien des hommes. Elle accouche leur chimère. Ses grincesses plus que princesses tirent les voyeurs par les pieds. Ogres ou non elle leur ouvre les yeux. Ce parlement de femmes célèbre leur massacre mental. Le meurtre est nécessaire. Martha Colburn ne s’en prive pas. Le LUFF est là pour le prouver. Grand bien nous fasse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret