gruyeresuisse

05/08/2014

La présence qui revient : André Gasser

 

 

 

gasser.jpgLe geste chez André Gasser apprivoise l’enfance de l’art en une effervescence de formes et de couleurs. Sa main érafle à peine la surface. Pas de violence donc mais l’énergie. Tout se joue néanmoins  « derrière » cette main : à la fois dans ses ombres et les incendies qu’elle couche. Il suffit parfois d’une ligne noire qui strangule, frissonne, oscille sur le support comme une flamme pour dévorer à la fois la conscience et la présence. Aucune autre ne serait plus fervente que dans l’intuition de la lumière ouverte par l’artiste. En halètements, rougeoiements et feux le monde apparaît, disparaît. L’acte de peintre l’irradie et le sort de la fatigue des siècles.

 

 

 

Contre l’indolence et l’affaissement le Lausannois crée un enchevêtrement dans lequel le chaos se désépaissit. Une disponibilité reste de mise là où l’artiste crée le mouvement et la fête. Certains pans  ricochent comme des gifles ou des rires. Tout prend relief par des éclairs : soudain le « je » du réel est « un autre ». Contre l’obscurité la peinture devient la chair animé d’avant l’extase. Les couleurs glissent, les traits remontent : tout s’anime pour retrouver la vie. Et si le peintre malmène la peinture c’est pour battre son sang, le baratter afin de proposer des greffes en un travail moins de vouloir que d’« oubli ». Ce dernier n’existe que pour ceux qui possèdent par leur travail et leur curiosité tout un savoir. Eux seuls peuvent le pousser dans la chambre des adieux. Leur peinture prend un autre visage et une légèreté. Ces artistes sont rares : Gasser en fait partie. Arrachant un certain stuc, faisant fondre des apparences il accorde aux formes et couleurs fraîcheur et fébrilité. Une innocence aussi. Et ce que Dominique Sampiero demande à la peinture :  « l’imprécision qui permet la vraie présence ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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04/08/2014

Les théâtralisations perturbantes d'Iseult Labote

 

 

 

Iseut 2.jpgIseult Labote drape et pare la photographie de vulnérabilité au sein de réseaux ou d'empilements de stigmates. Toutes les matières photographiées se muent en opalescences plus ou moins abstraites et renvoient à ce qui pour Duchamp relevait de ce qu'il nomma "l'infra-mince". La Genevoise produit des intensités par soustraction. Les objets sont voués à la perte mais prennent une force expressive qui leur offre un devenir. L'inerte rentre donc dans un circuit mouvant où la déperdition se transmue en tacite recommencement.

 

 

 

Iseut 3.jpgUne telle œuvre par ses visions de près ou de très loin  crée l'illusion d'une peinture, d’un tableau qui navigue entre le réel et le virtuel, l'effacement et le surgissement à un temps princeps. L'introspection et la mélancolie voire la rétrospection ne se montrent jamais telles quelles. Elles se font "entendre" entre les lignes et les volumes. La théâtralisation prend une forme particulière afin que non seulement le réel mais le regardeur perdent leur aplomb. Les deux avancent, reculent à la fois complices et exclus. Les choses ne font plus partie de la photographie. Il n’y a qu’une seule solution à l’énigme, une seule conclusion possible : on ne voit que « de » la photographie : elle est le seul réel Ou le seul tableau dont la manière ineffable est pleine de matière qui pose la question du pouvoir de l’image, de sa force et de son poids.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

02/08/2014

Poupées et exvotos d’Isabelle Zufferey-Dubord

 

 

 

Zufferey.pngAvec Isabelle Zufferey Dubord le corps tente de se dégager de sa coque qui est devenue sa complice. Il refuse d’y  suffoquer en douceur et exige une autre histoire. Avec une autre fin. Il y a là des innocents qu’il faut regarder pour guérir du temps qui passe et pour comprendre que l’on peut se sauver de la maladie de la mort. Ecoutons ce que disent de telles images dans la densité de leur silence sans fond : elles sont d’étranges visiteuses. Les blessures du passé ne demandent qu’à s’asseoir près d’elles. Isabelle Zufferey Dubord crée un besoin mélancolique de partager le chagrin du temps et  de trouver dans ces reliques toute  la vie cachée. Comment ne pas être touché par de telles œuvres ? Les corps (ou leur enveloppe)  sont là pour montrer combien sont forts leur chagrin et notre peine. Beaucoup restent emmitouflés. Ils sont pourtant des coups de poing de petits Moïse sortant de l’eau. Personne pour le prendre sur des genoux. Ces enfants, ces poupées est-ce vraiment eux ?  Est-ce vraiment nous ?

 

 

 

Zufferey 2.jpgReste leur Passion qui ne peut dire son nom mais que l’artiste montre en ses exvotos. Tous demandent confusément  pardon. Mais de quoi sinon des cicatrices faites à la terre ? La Genevoise apprend que nous devrions compter nos journées de joie sur les doigts de leurs mains, sur le pouls de leur cœur. Isabelle Zufferey Dubord les projette pour des noces à venir tandis que dans leur silence ils hurlent ce qu’on ne veut entendre. Leurs larmes restent invisibles. Mais contre la mort une fois de plus les innocents reprennent leur tâche. Ils sont là, telles des momies vivantes. Elles sont là  en bonnes camarades. Nous sommes leurs égarés provisoires. Notre foule est de plus en plus compacte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret