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03/03/2018

Flueck et flux

Flueck.jpgKaspar Flueck, « Dark Dreams Inner Light », Galerie Heinzer Reszler, du 9 mars au 4 avril 2018.


Pour que la peinture mérite son nom elle doit briser la hiérarchie exigible de l’imitation. Et Kaspar Flueck veut que la sienne reste un présage dans la mesure où fondamentalement elle « dissemble ». Ce travail est important car il rejette toute forme envisagée ou tenue comme telle. Ce qu’il découvre n’est pas prévu par l’artiste lui-même : sa forme se découvre en avançant.

Flueck 3.jpgKaspar Flueck « n’étale » pas, il condense en transposant l’image dans un autre champ de perception sensorielle. Le regard n’est plus emporté dans les bras de Morphée car Flueck n’est pas un « doux rêveur » mais un authentique scrutateur. Du rêve à la peinture il n’existe pas un simple déplacement psychique mais un transfert du lieu d’observation. Face à l’hallucination provoquée s’offre une conversion par effet de surface. L’image picturale n’est donc jamais équivalence, elle n’est pas un portant visuel du réel mais son point de capiton, son nœud parfait qui n’a pas besoin de corde et qui ne peut être défait.

Flueck 2.pngIl ne faut pas chercher à y reconnaître du visible mais se laisser prendre dans ce qui est d’abord un chaos de constellations formelles. Elles ne peuvent se saisir puisque nous ne possédons pas encore de points de repère. Ajoutons que la forme et la couleur doivent leur état à leur texture. La peinture n’est faite que d’empâtements, de transparences, de granulations, d’affleurements, de pétrissages : c’est une affaire avant tout de chimie. C’est elle qui fait varier les tensions de lumière et ses traversées. C’est elle qui décide. C’est pourquoi le peintre doit savoir de quoi il s’agit. Il n’y a pas d’autres histoires à la peinture que celle du travail. Et Flueck le prouve.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12:20 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

01/03/2018

Yves Debraine : artistes suisses en transit à New-York

Debraine 2.jpgLe Chelsea Hotel est un hôtel mythique de New York. Tous les artistes de passage dans la Grosse Pomme y sont descendus, Beatles compris. Yves Debraine y allait régulièrement lors de ses passages dans la ville et il y photographiait ces amis artistes : les suisses Jean Tinguely, Daniel Spoerri entre autres.

 

 

Debraine bon.jpgCes beaux tirages en noir et blanc sont pour la plupart inédits. Pour la commémoration à Fribourg des 25 ans de la disparition de Tinguely, le fils du photographe avait retrouvé les images du l’artiste et son épouse Nicky de Saint Phalle au travail dans l’hôtel pour la préparation d’expositions à la galerie Alexandre Iolas puis au Jewish Museum. A l’époque le photographe testait un nouvel objectif « fisheye », un Nikon 7,5 mm. Les chambres ateliers et galeries du Chelsea Hotel devinrent le lieu d’expérimentation idéale pour cette focale très particulière capable de saisir à 180 ° l’espace fermé de manière circulaire. Mais il existe aussi des prises plus « normales » au 35 mm.

 

 

Debraine.jpgDe tels documents illustrent la création effervescente de la « Ruche » que constituait le Chelsea Hotel animé par le directeur Stanley Bard. Il apparaît ici au milieu d’œuvres données par les artistes désargentés pour payer leur séjour. Ces photographies n’ont pas été montrées lors de la commémoration Tinguely en 2016. Mais Caroline Schuster, directrice adjointe du Musée de Fribourg les a retenus pour la présente exposition montée en collaboration avec Luc Debraine. Elle s’accompagne d’un catalogue au format des grands magazines des années 1960 en hommage au travail du photographe discret et au service de ses modèles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yves Debraine, « Chelsea Hotel New York 1965 », Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle, Musée d’art et d’histoire, Fribourg, du 23 février au 2 septembre 2018

28/02/2018

Les regards de Silvia Bächli

Bachli 3.jpgSilvia Bächli, « Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli », Musée Barbier-Mueller, Genève du 20 mars au 28 octobre 201.


Maîtresse du minimalisme, Silvia Bächli cultive aussi une forme non seulement de poésie manifeste mais d’un humour pour jouer avec le voyeur selon un retour à des visions primitives et nettes. L’artiste fait jouer ses propres œuvres avec celles des arts premiers qu’elle a choisies dans les réserves du musée. Se dévoile une zone d’éternité, une famine douce mais éclatante, une mélodie des profondeurs cachées. Rien ne résiste au regard et ce, qu’une porte soit ouverte ou fermée.

Bachli.jpgChaque œuvre dit la vraie vie et tisse bien des lignes. Le regard de Silvia franchit les lignes d’ambres sans imprécations, dégoûts ou vertiges frelatés mais pour des risques plus sûrs. Ici la vision se fait tactile, preuve que les dieux premiers ne sont pas morts. La créatrice les fait surgir à toute épreuve et sans désespoir de cause. Nul élan n’est noyé. Du cachot des crânes un feu perdure au sortir d’un toril de peau et d’os. Il brûle en un espace dégagé dans le pari fou d’une transcendance entrée en combustion.

Bachli 2.jpgDu plus lointain les regards et les œuvres émettent leur magnétisme, les masques fondent et des gouaches de l’artiste jaillit un monde qui quoique nous appartenant plus devient vivant pour donner chair aux remontées d’abîmes. En cette confrontation, l’art rappelle que les plus vieux rêves ne sont pas fait pour mourir : ils courent dans les œuvres dans "l’enfin là" d’un infini.

Jean-Paul Gavard-Perret