gruyeresuisse

03/07/2014

Marisa Cornejo et le clair venin du temps

 

 

 

Cornejo Good 2.jpgMarisa Cornejo crée une poétique particulière avec souvent un effet de mise en abîme au sein d'une représentation parfois éphémère, ponctuelle mais à laquelle l'artiste est sensible  afin de voir comment une image prospère dans l’imaginaire du regardeur. D’origine chilienne la Genevoise créant des tensions entre le vécu et le fantasmé, le connu et l'inconnu déstabilise tout ce qui fait autorité afin de mettre en rapport des codes sociaux et des formes artistiques, de donner du poids à des images qui n'en sont pas. Ses créations se veulent des dérives. Ne retenant pas un mode de production exclusif et toujours curieuse de faire des expériences la créatrice capte la relation qu’elle entretient  avec ce qui l’entoure comme avec ses souvenirs et ses songes  puis elle choisit  le médium adéquat (action, vidéo, dessin, photographie, installation) afin de restituer au mieux une expérience spatiale, visuelle et mentale.  Pour elle, les stratégies cachent souvent des calculs en rapport avec le pouvoir qui les soutient c’est pourquoi le vocabulaire de la plasticienne cherche une articulation dont le ressort est chaque fois le glissement sémantique. Par le caractère hybride de ses œuvres elle pose la question de l'intégration de l’être dans son milieu. Toutefois si un tel art possède une dimension « politique » la créatrice n'a jamais estimé que le but de l’art soit de résoudre des conflits sociaux ou idéologiques.

 

 

 

Cornojo good 3.jpgSelon Marisa Cornejo le contrat qui lie l’artiste, l’œuvre et le public est complètement à réinventer. Son travail  actif crée l’instauration d’un présent avec celui qui le regarde. Il s’agit de l’organisation d’une temporalité où, le présent de l’œuvre crée toujours un avant et un après. Il y a donc  l’existence d’un “maintenant” qui est parfois celui d’un « actionnisme » qui repose la question de la beauté. Pour l’artiste  le sentiment de beauté procède d'un simple déclic, de quelque chose d'émotionnel et de spontané lié à la vie.  Chaque œuvre possède une nature d'expressivité  et d'accroche qui se fonde accidentellement sur des codes picturaux ou autres là où l’artiste fixe des traces ou des empreintes. Entre ironie et subversion il s'agit  pour Marisa Cornejo de renverser la naturalisation des codes culturels, des choses que l'on connaît mais dont on ne se soucie plus de la provenance et des raisons qui les ont amenées à "être". Alors que souvent le spectateur est assigné au rôle de voyeur en une sorte de Peep-show, il est placé par la créatrice dans l’ordre des rapports sociaux où toutes les stratégies, quoique exhibées, n’en sont pas moins renversées. Devant de telles images, soit nous inventons un système de croyance qui nous laisse le moins de doute possible sur ce que l’on voit, soit nous nous abandonnons en allant jusqu’à prendre du plaisir à nous trouver redoutablement seuls face à ces mises en scènes hybrides et fascinantes.

 

J-Paul Gavard-Perret

 

 

De Marisa Cornejo, « I am  ,Inventaire de rêves », 176 pages, Re:Pacific, Art »fiction Lausanne.

 

 

 

 

 

01/07/2014

Emma Souharce : portrait de l’artiste en petite peste

 

Souharce 4.jpgEmma Souharce est la plus séduisante des artistes pour une raison paradoxale : elle ne cherche pas à embellir le monde. Le prenant tel qu’il est, elle le  jette en l’air afin de mieux le saisir. A n’en pas douter elle est devenue bipède pour qu’elle puisse aussi le prendre plus aisément en filature. En ses œuvres elle se vend tout en se donnant en cadeau. Elle reste sur la braise en y ajoutant parfois une simple poignée de brindilles graphites. Cela suffit à rappeler à ses semblables le peu qu’ils sont et ce que qu’ils « font ». Elle ne les accuse pas de lâcheté pour autant : chacun est livré à la même loi du genre (confondu chez elle dans la même matière).

 

Souharce 3.jpgDéfiant la bise qui souffle dans les creux des destins elle tente, de temps à autres, de devenir flûte. Elle doute que la mission fondamentale et fédératrice de l’art doit être considérée comme une religion. Si elle redoute l’Enfer, ce n’est pas à cause de sa fournaise mais de l’insupportable agglomération des êtres. Ne cherchant jamais comme tant d’artistes à réchauffer les  zones érogènes elle ne cultive pas pour autant une pratique ascétique. Emma Souharce ne laisse à personne le droit d’être ridicule. Si bien qu’on l’imagine facilement dans quelques décennies et pour ses 70 printemps s’inscrire à la faculté de Genève sous prétexte que  mari désirerait ardemment passer une nuit  avec une étudiante.

 

Souharce.jpgLe monde contemporain reste pour elle une nef des fous à la dérive. Il tangue en un temps de crise où sur Internet et pour se remarier les hommes ne cherchent plus les femmes les plus belles mais le meilleur marché. En attendant l’artiste ne cesse de river le clou à tous les voyeurs qu‘elle épingle. Certes, ils n’y sont pour rien : la média-sphère les vautre dans ses magasins de vanité dont le vide est le noyau. Toutefois Emma Souharce n’est pas de celles (ou de ceux) qui vomissent sur le bonheur des autres. Leur joie l’accompagne comme une ombre mais elle n’est pas dupe de leurs avanies. Sachant que l’emballage du péché est toujours le plaisir elle s’en amuse explorant des situations limites où chacun peut compter sur la petitesse des autres dont celui-là est le semblable.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

20:32 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

30/06/2014

Les hauts-fonds d’Agnès Ferla

 

 

 

 

Ferla 2.jpgLa méthode d’Agnès Ferla est empirique. Elle peut se le permettre car elle a derrière elle malgré son jeune âge  un important background. Choisissant le support-matière qui lui convient à un instant donné elle se met au travail « à l’instinct » mais sans cesser de questionner le travail sitôt commencé barrant à vue dans le feu de l’action.  Elle exerce son regard à se modifier à tout instant pour s’aligner sur ce qui est fait. L’artiste reste adepte de la vitesse afin que le geste vole  sans s’alourdir du conditionnement culturel qui peut exercer sur lui comme l’action d’un aimant. La créatrice se jette à l’eau comme une nageuse qui une fois dans le bain avisera. L’imprévu, le désordre, le contretemps peuvent donc être des facteurs du travail le but n’étant pas d’obtenir une image conçue par avance mais d’obtenir une image qui emporte vers des terres inconnues.

 

 

 

Ferla portrait.jpgAgnès Ferla attrape les formes par surprise. Mais le travail commencé à l’instinct se double d’un second temps.  Vient ensuite le temps de la réflexion du jugement et au besoin de la destruction. Si une œuvre réalisée ne lance pas à nouveau l’esprit et l’émotion de l’artiste en mouvement la Lausannoise l’élimine sachant néanmoins faire preuve de patience dans cette seconde phase de son travail - l’esprit critique n’est pas toujours aussi perspicace qu’il n’y paraît un jour précis. C’est pourquoi il est parfois urgent d’attendre. Reste que les œuvres conservées fascinent.  Elles sont choisies sans auto- condescendance. Les toiles « autorisées » par Agnès Ferla sont toutes ouvertes à diverses champs et sont donc susceptibles d’être développées par le regard de celle ou celui qui s’y attache. S’y révèlent des turbulences de bien des profondeurs.

 

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Agnès Ferla : œuvre dans le cadre de la Triennale d’Art du Valais 2014, le Manoir de la Ville de Martigny, juillet-aout 2014.