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13/12/2014

La matière et les mots : Anouchka Perez

 

 

 

 Perez.jpgAnouchka Perez perce bien des remparts pour faire jaillir des images nues. Elles creusent le regard comme la fumée les poumons. S’y respire un lointain proche pourtant. L’œuvre produit des brèches géométriques à travers l’espace. Emane un plaisir inexpliqué par divers déplacements en épures.  Le geste de la création permet d’investir l’espace sans l’occuper totalement. Il y a là un cri, un lamento. Il semble échapper à la gravitation de l’attraction terrestre ou du sens. L’artiste emprisonne moins qu’elle ne délivre entre capture et liberté, embrassement et syncope, symétries et perspectives. Tout se joue dans le champ de l’ambivalence. L’espace est poétique dans son  déroulement comme dans ses bandes.

 

 

 

Jouant avec les mots comme avec les matières, Anouchka Perez les fragmentent, les superposent. Si bien que l’œuvre en ses différentes tensions traverse l’art conceptuel et minimaliste, la philosophie et la poésie. Dédié au signe ce travail le dépasse en diverses  permutations où le mot lui-même (« Support » par exemple) permet de penser la matérialité de l’art, sa technique, son énergie selon une perspective proche de celle d’un autre artiste suisse : Peter Wuttrich.

 

 

 

Perez 2.jpgLe signe et la matière sont détournés, découpés, dépecés, démontés et deviennent les éléments de constructions décloses. Installations, images inventent une conceptualité drôle et sérieuse. L'apparence n’est plus écorce, enveloppe, carapace. Elle devient catapulte au sein d’un jeu de rôle complexe. On ne sait plus qui est quoi, quoi et qui. L’image d’abri de l’être devient une auberge espagnole et  à la belle étoile. Anouchka Pérez ramène donc à un art quasi rupestre mais avec légèreté et fun. Ses propres mots, leur montage font ce que généralement ils ne font pas. Leurs mouvements sous un autre horizon se mêlent aux tressaillements de l’espèce et font rêver d’un orgasme durable.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Anouchka Perez, En Suspens, Cabanon, Lausanne, 2014.

 

 

 

11/12/2014

François Mallon le Sauveur

 

malLon 2.pngEntre Adami et Topor, peu enclin au romantisme comme au symbolisme, François Mallon n’a jamais placé le moi au centre de ses préoccupations. Nul ne peut dire s’il est tourmenté par l'angoisse. Sans doute (comme la plupart des artistes). Mais son œuvre ne le dit pas : dans ses teintes colorées et ses formes complexes surgit un monde étrange. Le regardeur est saisi entre présence et absence au sein d’énigmes réalistes mais abstraites, oniriques mais critiques à travers un expressionnisme très personnel.

mallon.jpgL’œuvre peut inciter les alcooliques et même ceux qui ne le sont pas à boire sans jamais atteindre l'ivresse de l'oubli. Elle pousse les filles perdues dans les bras du désespéré pour qu'ensemble, ils ravivent leurs plaies mais aussi des espoirs. L’artiste montre comment on attache du plomb aux chevilles des malheureux pour mieux les faire plonger mais il les fait remonter afin qu’ils ne soient pas anéantis par la ruine et s'accrochent au bord du précipice. François Mallon rôde dans les bas fonds à la recherche de la lumière d’utopies. Elles engendrent de bien étranges vertiges.

Jean-Paul Gavard-Perret

François Mallon, Galerie d'(A), Lausanne, du 5 décembre 2014 au 25 janvier 2015.

09:48 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

08/12/2014

Florence Grivel & Julien Burri : yeux ouverts, yeux fermés

 

 

 

 

 

 

Burri.jpgFlorence Grivel & Julien Burri, « Ice & Cream – Humeurs glacées », Art&Fiction, Lausanne, 2014, 66 pages, 23 E?, 31,5 CHF.

 

 

 

Il y eut toujours chez Burri toujours des glaciations  :

 

« La froidure scintille,

 

Remplace les objets déconnus.

 

Penser en gestes, en couleurs,

 

Ne plus penser bientôt.

 

Appeler, mais dans l'oubli, personne ne se lève ».

 

Personne jusqu’à ce que que le gel des corps soit remplacé par un plaisir sciemment crémeux  :

 

« Ce que le froid a patiemment construit (…)

 

D’abord on ne voit rien ».

 

Mais peu à peu

 

« La chaleur défait les mailles

 

Du réseau cristallin

 

Le temps s’enfuit, coule des doigts »

 

Pour l’extase. Et si des reliefs ont longtemps nargués la mémoire du poète, ceux des crèmes glacés - que Florence Grivel façonne et empile à sa main - créent de nouvelles correspondances. Elles dépassent le pur jeu poétique et iconique. Existe toute une manière d’appeler la réalité et d’épeler le temps. Et ce à travers ce qui se déguste yeux ouverts, yeux fermés.  

 

 

 

Le délice prend le temps de passer l’écluse. Il possède des couleurs aux affres complexes. Car la glace donne des formes pour mieux les défaire. Elle s'incline peu à peu  vers la lumière intérieure. Le silence se fait. Mais Burri et Florence Grivel le raniment. Tel un chat il s'enroule dans la gorge.  Sur le clavier des sens tout ronronne et caresse.  Petit bonheur d'un sou (ou presque). En plein été l’hiver, en plein hiver le carnaval des anges chamarrés. Dans un tel plaisir (et un tel livre) tout oscille entre le retrait pudique et le crime abstrait, entre l'orgasme de la substance et le solipsisme des parfums.  L'ivresse se prend par les dents ou se laisse glisser déboulonnant en sirop toute pensée afin qu'elle devienne un sucre lent. 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret