gruyeresuisse

03/11/2018

Erik Madigan Heck au Locle : la solitude des femmes

Prager 2.jpgErik Madigan Heck, "Old Future", Musée des Beaux-Arts, Le Locle, du 3 novembre au 21 janvier 2019

 

La roue du temps passe. Mais Erik Madigan Heck en retient des arpents de manière drôle ou sérieuse mais toujours selon une perfection picturale. Si bien que celui qui fit ses gammes dans la photo de mode dont il devint un maître est passé directement dans le domaine de l'art.

 

 

 

Prager 3.jpgA cela une raison majeure : Dans ses photographies l’ombre se pend à la lumière par effets de couleurs dans des narrations intempestives et en grandes pompes du corps soumis à des situations extrêmes ou d'apaisement là où le passé tient la verge du présent assoupi. Il y a là des stations du chemin de croix où la religion n'a plus sa place. Les couronnes d’épines et les clous brûlés par le soleil des suppliciés sont remplacés par un érotisme larvé : Dieu s'y égare, il jette son son loup noir dans la flaque où marine le fantôme d’Héliogabale.

 

Prager.jpgL'artiste commande des rites acéphales, des situations paroxysmiques ou placides. Rien n'a lieu que le lieu où plane le mystère. Le photographe corrompt l’excès par l’illimité, le repos par le mouvement. Au-delà des paroles et des spasmes : le cri ou le silence. Mais dans tous les cas souvent la femme brise le cercle de la passivité, elle reste la Toute-Regardée. Elle ne sera jamais la chienne qui se traîne aux pieds de son Dieu.

Jean-Paul Gavard-Perret.

02/11/2018

Anne Sylvie Henchoz : exercices de transgression

Henchoz.jpgAnne Sylvie Henchoz, « Don’t forget to touch me », TSAR éditions, Vevey, 2018.

Anne Sylvie Henchoz est une artiste polymorphe et multipartitas. Elle produits entre autres divers types de performances narratives et poétiques. Elle y invente des situations conçues comme des cérémonies où la manière d’entrer en rapport avec les autres prend des aspects atypiques. Le tout dans des énoncés et un langage chorégraphique.

 

 

henchoz 2.jpg« Don’t forget to touch me » est un livre d’artiste où Anne Sylvie Henchoz réunit une collection d’invitations et de scénarios pour de futures performances. Celle qui porte le nom du titre du livre est «un ensemble de pièces chorégraphiées dans lesquelles les danseurs et musiciens qui les concrétisent utilisent les corps des uns et des autres pour produire des percussions rythmées. » C’est une manière de créer dans les imageries aux profonds remous charnels et ludiques par la vie que les participants se donnent. La créatrice présente dans de telles possibilités de transgression narrative, un mouvement où la morale s’éloigne à mesure que le corps se rapproche jusqu’à devenir langage et où l’apprentissage de la liberté d’être passe par des déphasages intempestifs.

Henchoz 3.jpgL’instigatrice des hautes œuvres et basses besognes se moquent de la beauté classique des corps ; ici la femme se libère d’elle-même. Anne-Sylvie Henchoz renverse toutes les mièvreries, transcende les poncifs pour donner une dimension érotique au sentiment d’exister

Jean-Paul Gavard-Perret

01/11/2018

Gina Proenza : de l'île colombienne à Lausanne

Proenza.jpgGina Proenza, "Passe Passe", Centre Culturel Suisse, Paris, 2018, "L'ami naturel", vue d'exposition, Kunsthaus Langenthal, Suisse, 2018.

Gina Proenza fonde son travail sur des récits qui mêlent recherches anthropologiques, contes et légendes ancestraux, influences littéraires (Borges, Bioy Casares, etc.) qu'elle met en rapport avec son territoire vaudois d'adoption. "Passe Passe" est occupé presque totalement par une plateforme peinte séparée du sol par une vingtaine de centimètres. Le spectateur qui la parcourt éprouve une impression d’oscillation accompagnée de légers craquements.

Proenza 2.jpgL'artiste rappelle de la sorte le lieu de sa minuscule île colombienne considérée comme un des territoires les plus peuplés du monde. Mais, tandis que sur l'île tout est grouillements joyeux et où l'espace privé et publique se mêlent, ici tout se réduit à une expression minimaliste qui devient son contre-modèle ou son utopie.

 

Proenza 3.jpgMarcher sur la plateforme permet de faire l'expérience d'un doute : chaque présence tierce crée un nouveau tangage et souligne de manière métaphorique et transposée des habitus. L'artiste - entre autre avec Michel Richet qui pratique le rituel de s'envoyer quotidiennement la photographie des cygnes sur le rivage du lac Léman - transpose ses cartes postales sur de la toile moustiquaire pour réunir la communauté de son île colombienne et celle de son immeuble à Lausanne. Elle crée des drapeaux, emblèmes poétiques d’un territoire en équilibre précaire, débordement, délicatesse en divers types de superpositions, substrats et « rempotages" minimalistes. La créatrice jardine ses émotions à sa main par des visions aussi allusives que fabuleuses en préférant le presque rien à l'opulence.

Jean-Paul Gavard-Perret