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08/10/2014

La griserie plutôt que le confort : entretien avec Barbara Cardinale

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La curiosité de vivre un jour nouveau.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? La plupart sont devenus réalité. Dans les instants de doute, j’essaie toujours de me souvenir ce qui me faisait rêver enfant. Ainsi, je sais ce qu’il me reste à réaliser.

 

A quoi avez-vous renoncé ? A rien. Je mets toujours tout en œuvre pour réaliser mes projets et aspirations. Si je n’y arrive pas, je les adapte.

 

D’où venez-vous ? Je suis née et je vis en Suisse depuis toujours, mais je n’oublie jamais mes origines italiennes, du côté de mon père.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? La douceur de ma mère et une formidable persévérance de la part de mon père.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? J’aurais certainement eu une vie plus « pépère » et confortable, réglée et, somme tout, moins grisante.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Ecouter de la musique dans le train en regardant le lac défiler sous mes yeux.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Rien. Je suis comme tous les autres. Je me bats pour faire valoir mes idées et partager mes points de vue.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Les fresques dans les églises. J’ai toujours été attirée par la force tragique des mises en scènes religieuses.

 

Et votre première lecture ? « Le Petit Prince » d'Antoine de Saint-Exupéry.

 

cardinale.pngPourquoi votre attirance pour les hybridations ? J’aime combiner et associer à l’infini divers éléments. Associer un corps de femme avec des éléments animaux, par exemple, n’est autre qu’une manière de se voir dans toutes les multiplicités possibles. C’est être autre en apprenant à être soi, c’est se découvrir toujours autrement, une manière d’explorer l’altérité.

 

Quelles musiques écoutez-vous ? De tout. J’ai une préférence pour la musique rock et classique.

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Les ouvrages d’Haruki Murakami. Tous sans exception.

 

Quel film vous fait pleurer ?« Billy Elliot” de Stephen Daldy. Ce film est un magnifique exemple de la réalisation d’un rêve d’enfant, justement.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Une femme qui n’a pas peur de renoncer aux schémas sociaux et d’exprimer qui elle est, au risque de déplaire…

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A mon premier amour.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Sans hésitation, Rome.

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Frida Kahlo, Claude Cahun, Elly Strick.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un abonnement pour une saison dans un théâtre.

 

Que défendez-vous ? La liberté. La liberté d’être, de créer et d’aimer.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Je pense que Lacan devait être dans une phase très pessimiste ou peut-être qu’il venait de se faire plaquer ? Ou les deux. Quoi qu’il en soit voilà une vision bien fataliste de l’Amour. Je crois en l’Amour. On en a tous à donner et l’on espère en recevoir autant que possible, même si l’on est trop fière pour se l’avouer.

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J’aime bien commencer mes réponses par oui, même si au fond, je vais dire non, même si je n’ai pas écouté la question. Le « non » est si abrupt parfois. Il faut savoir le dire en finesse et avec audace. Il gagne en force et perd en contrariétés.

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Pourquoi « faites »-vous de l’art ? Parce que je voudrais savoir qui je suis.

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, octobre 2014.

 

06/10/2014

Patricia Glave fée des songes

 

 

 

 

glave.pngPatricia Glave, Musée Forel, Morges (octobre-novembre 2014)

 

 

 

Depuis qu’elle est installée à Lausanne Patricia Glave fait feu de tout bois. Avec lui elle tresse des couronnes christiques ou embrouille des vanités. Plus besoin d’ajouter autour de ces dernières un ciel à la Van Gogh ou un fonds d’espace de Van Eyck. L’œuvre se suffit à elle-même. La mort y couche avec la vie, non sans une certaine santé et enlacements et caresses. Mais l’existence garde le dernier mot. L'artiste embrasse le suc des choses sans preuves, respire ce qui bouge, adhère à la tendre indifférence du monde qu'elle habite de ses reliefs et lavis.


Glave 2.jpgQuelle que soit la technique - installations, dessins qu’importe - demeure une fragilité dans les œuvre de la  femme de lune. Elle sait qu’un lac fut-il grand comme le Léman est faible malgré ses énervements : le littoral peut le manger à tout moment.  Comme lui l’artiste dicte aux courbes leur parcours au sein de métamorphoses. Chacune d’elles est un chaudron de solitude où se salue la lumière. La mort y bat de l’aile car chaque technique devient une  variété de fleur capable de tout guérir. Dans une corolle feule une éruption d’amour. Dès lors la tête d’un squelette ne permet plus de croire trouver le diable avec sa fourche et ses oreilles acérées. L’artiste préfère la langue des brebis dans un champ d’émeraude. Elle s’en empare, gribouille les branchages d’une forêt des songes, devient fée mère contre l’éphémère et contre  ce qui clôt et arrête. Le tout en cultivant une sorte de tremblement. Il donne à l’œuvre son aspect gracile et insoumis. Contre la neige sur les tombes l’artiste marque le territoire vital de son « instinct femelle ». Et pour chaque nouvelle œuvre ou série Patricia Glave saute une barrière, ose : la peur ne lui coupe jamais les jambes. Elle fend l’espace, l’élargit et devient la rivale des vestales consacrées à la déesse terre.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

04/10/2014

Raquel Dias : portrait de l’artiste en diablesse

 

 

 

Diaz.jpgRaquel Dias, « Intercontinental lover », « En suspens, horizontal », Galerie Circuit, Lausanne, 2014.

 

 

 

Raquel Dias - depuis son diplôme de l’ECAL il y a 20 ans - poursuit un travail de parfaite iconoclaste dans ses performances, interventions, photographies et assemblages (verre et ragondin par exemple !). Dès 2005 avec ses «Bricoporn »  (découpages d’images pornographiques) le thème central se trouvait décalé. Au regardeur, s’il le souhaitait, de reconstruire les images initiales même si l’objectif da le créatrice était tout autre. Le corps se transforme en paysages « décontextualisés » ou en natures mortes. L’artiste ne cesse de renverser les images où le voyeur est désorienté. Surgit  un travail sur la relation à l’autre et au monde selon divers types de modifications et de transfigurations. L’œil du regardeur bute sur ce que proposent les images comme si le point de vue n'était plus situable. Tout  est pourtant scrupuleusement mis en scène, composé au plein sens du mot, du choix de la couleur, aux formes, aux angles de saisie comme aux matières.

 

Diaz 2.jpgL’œuvre semble souvent fluide et légère. Mais c’est une manière de tromper ou plutôt de décevoir le voyeur et de rappeler loin de toute visée humaniste que l’être n’est en soi en rien vénérable. Il reste un monstre hybride de corps et d’esprit ; de chair, de pulsion et de raison ; toujours entre deux sièges, toujours finalement au service du pire. Entre autres de la jouissance des instincts. Si bien que de fait la meilleure expression pour qualifier ici l’image est celle de diablesse. Mais une diablesse « clean», belle, drôle parfois et donc des plus perfides. Néanmoins il existe un réel plaisir dans la saisie du réel dans ses frontières. Emane aussi de l’œuvre une manière subtile  de rappeler que nous sommes incapables d’absolu ; nous sommes toujours rattrapé par la bête : ragondin ou autres. C’est pourquoi plutôt que d’inventer des anges Raquel Diaz caresse une douce « obscénité ». Elle permet de rejeter  la superficialité, d’oser l’intimité sans ostentation mais sans fausse pudeur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:15 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)