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24/10/2014

Les remix de Stéphane Zaech

 


Zaech 2.jpgStéphane Zaech, Les Voix de la peinture, « Des histoires sans fin » Séquence automne-hiver 2014-Du 29 octobre 2014 au 18 janvier 2015,  Mamco, Genève, Loyola, art&fiction, Lausanne.

 

 

 

 

 

Zaech 3.jpgAvec Stéphane Fretz, et Massimo Furlan, Stéphane Zaech a formé entre 1986 et 1992 le groupe "Adesso Nachlass" avant de voler de ses propres ailes tout en continuant de collaborer avec Fretz et son frère Philippe. Adeptes de la figuration intempestive ils se sont orientés vers la reprise de l’histoire de la peinture. Contrairement à Fretz fasciné par le monde en ordre de la Renaissance originelle, Zaech opte pour celle de la fin en ses débordements baroques. A l’Italie il préfère l’Espagne : Velazquez, Goya mais aussi - faisant un bond et une torsion temporelle - Dali et Picasso. Mais on est loin avec l’artiste de Vevey des évocations rieuses ou évanescentes : la luxuriance devient crépusculaire, déliquescence mais intensément drôle. Dans une conflagration  géographique, historique un grand mixage boursouflé maisq toujours élégant propose des indiens emplumés, des gogo girls, des infantes corsetées mais perverses et des punkettes en bottes de pirates. Une confiture de références crée ce que Fretz nomma  « La Réalité réenchantée » et une communion déséquilibrée qui de fait rapproche des points de vue. Et c’est un délice.


Zaech.jpgTout navigue entre portraits héroïques et leur dérision. L’art classique se marie au pop art voire à l’art conceptuel dans une sorte de joie délétère et fascinante propre à créer une sorte d’avant-garde où le surréalisme est relégué au magasin des antiquités dans un glamour iconoclaste là où la figuration fait retour de manière compulsive et délirante mais toujours tirée au cordeau et à quatre épingles. Zaech peint selon un style impeccable afin et à travers ses toiles de grand format  pour mettre à mal les sujets classiques par  décalages. Des Suzanne au bain, des Barques et des Parques, des Peintre et leurs modèles, tous ces sujets classiques (de l’occident mais aussi extrême-orientaux) traités avec finesse sortent des dogmes caparaçonnés et sont renversés cul par-dessus tête. Demeure toujours une force juvénile et corrosive là où pourtant la peinture et ses techniques sont apparemment respectés mais selon une extraordinaire dérision et humour. Le propulsif l’emporte sur le prostré,  le viscéral sur le statuaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/10/2014

La disparition de René Burri

 

 

 

Burri.jpgRené Burri qui fut toujours à l'avant-garde de l'extension du domaine de la photographie vient de mourir à Zurich. Afin de lui rendre hommage un déplacement au Musée de l’Elysée s’impose pour découvrir ou retrouver une œuvre d’exception.  Alternant scène intime ou grandiose, érotique ou drôle (l’un n’empêchant pas l’autre), vision critique ou ludique, le photographe effectue une lecture systématique du monde. Le parcourant incessamment jusqu’à un âge avancé René Burri décida de ne pas me limiter aux êtres et objets relevant typiquement de la signification commune du quotidien et de sa mythologie mais de recenser aussi des situations plus insolites.

 

Burri 2.jpgNous voici soudain sous hypnose, complices d’une chimie moléculaire en expansion. Chaque œuvre de Burri crée le plus souvent une sensation multiple en divers types de décadrages où le corps est traité tactilement. Nous gardons un pied sur terre mais l’imaginaire reste la folle du logis de la tête. Sans souci de psychologisation les photographies  de Burri ne traquent pas le prétendu marbre de l’identité. Avec des angles de prises inattendus tout aspect sordide s’efface La revanche de la chair s’inscrit  dans un univers épuré.  En cet espace bunkérisé le corps est une bouture de lumière sur le béton nu des nuits. Le corps n’est plus seulement un mot. Le temps est ce trou qui passe par chaque photographie qui le rend plus ardent. Pas de confort, de château fort. Rien que la texture scénique  qu’une lumière ouate au moment où l’artiste devient le technicien de surface qui ramasse les débris de l’histoire. Surgit la  tension entre l’étouffant et la poussée. Elle jette une lumière crue sur « l’ob-scène » si l’on entend par ce terme tout ce que cachent les sociétés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

René Burri, œuvres visibles au Musée de l'Elysée, Lausanne.

 

21/10/2014

Dürer et la Suisse : du XVème siècle à l’éternité

 

 

durer.jpg« La Passion Dürer », Musée Jenisch, Vevey; du 30 octobre 2014 au 1er février 2015.

 

 

 

Dürer a beaucoup séjourné en Suisse entre autres à Zurich et à Bâle. Le pays est devenu une terre d’élection de son œuvre gravée et dessinée  dès le XVème siècle et ensuite de manière constante. Beaucoup de ses œuvres se retrouvent de nos jours en Suisse entre autres à la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, au Fonds des estampes du Professeur Decker déposées au Musée Jenisch.  L’actualité du créateur n’est jamais superfétatoire et l’exposition du musée de Vevey (à l’occasion de son 25ème anniversaire) devenait une nécessité. Dürer est l’exemple parfait d’un artiste contemporain : il copiait, citait mais en même temps réinventait et diffusait si bien que son ambition comme son propos le rapproche de l’art d’aujourd’hui.

 

 

 

Certes l’œuvre est fortement contextualisée : néanmoins elle fait écho à nos préoccupations. L’exposition de Vevey réunit entre autres des « citations » de l’œuvre de Dürer par des plasticiens contemporains. Philippe Decrauzat (« Melencolia, 2003), Damien Deroubaix, Vidya Gastaldon (« Acid Jungfrau », 2007)Jun, Vera Molnar, Jean Otth, Robert Ireland ; Alan Huck (« Ancholia », 2011) prouvent combien Dürer nourrit l’art helvétique contemporain. De tels créateurs font perdurer l’esprit de celui qui créa l’exaltation de l’humain à travers la perfection formelle. Son intérêt pour l’Antique et l’expression dramatique prouvent combien il dépassa les graveurs de la Renaissance italienne. Les Andrea Mantegna, Jacopo de Barberi font figures de pâles épigones par rapport à celui qui demeure un inspirateur pour les artistes contemporains.

 

 durer decrauzat.png

 

Ils puisent dans l’important corpus à la fascinante étrangeté à la fois des motifs, des langages et une esthétique et trouvent une manière de s’éloigner de «la trivialité positive» qu’abhorrait Baudelaire comme d’atteindre une forme de quintessence de la présence par la puissance sidérante de la gravure et du dessin. Les deux  techniques s’avancent toujours en un souffle mystérieux et lumineux. Une force s’y érige contre les ombres crépusculaires par la présence et la hantise de fantômes dont l’aura crée un sentiment de prise presque tactile sur ce qui nous est le plus proche, le plus immédiat, le plus intime. Dans la fable Dürer se pousse une expérience d'épuisement des choses et de l'image qui ne peut que « parler » à l’art contemporain. Ce travail offre donc une double possibilité paradoxale : tarir des flots éphémères pour les remplacer par d’autres plus éternels tout en soulignant un « vide » sidérant et paradoxal. Il rappelle celui dont parle Beckett  "Vide, rien d'autre. Contempler cela. Plus un mot. Rendu enfin. Au calme". Il fait aussi ressentir un temps qui n’a plus de prise sur les choses : un temps à l’état torturé mais tout autant épuré.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


(seconde gravure : Ph. Decrauzat)