gruyeresuisse

17/03/2015

Stephen Felton : grève de la fin

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Felton.jpgStephen Felton, "The wind, love and other disappointments", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

 

 

 

 

"Le vent, l’amour et autres déceptions" est issu de la lecture  "Scènes de la vie d’un faune" d’Arno Schmidt. Dans ce roman un fonctionnaire d'un village allemand observe avec nausée l’infiltration de la bêtise nazie dans les mentalités. "Les emmerdeurs désespérants sont  les plus sots et j'en sais  d'immortels qui me laissent sans mots" pourrait être sa désolation. Pour la supporter l'homme se replie dans la consultation des archives villageoises où il découvre l’existence d’un déserteur napoléonien. Fasciné par ce personnage le bureaucrate  retrouve sa cachette, en fait sa retraite et se « grève de la fin ». Avec sa maîtresse il  échappe aux bombardements alliés. Le roman était monté en une suite de petits paragraphes lardés de néologismes, de ponctuations ludiques, onomatopées et références codées. Cette technique littéraire a sans doute largement influencé l'approche de Stephen Felton.

 

 

 


felton 2.pngToute son œuvre picturale séduit - ou surprend - par son minimalisme figuratif particulier: le dessin réalisé à main levée en une seule couleur habite l’espace d’une toile grand format. Et "Le vent" pourrait faire penser à une peinture naïve, primitive mais dans laquelle l'artiste à travers ce qui tient pratiquement du  pictogramme "mou" se dégage  du symbole et de l'icône, de la figuration et de l'abstraction sans que l'on puisse affirmer si un tel travail annonce une mort ou le renouveau de l'art. Les objets ou signes (flèches, escaliers, vélos, étoiles) créent une économie esthétique et libidinale particulière. Feignant le refus de la technique l'artiste cultive une sobriété plus patiente qu'il n'y paraît. Entre primitivisme et postmodernisme, Felton ne se contente pas de neutraliser les références ni de mettre en exergue le geste pour le geste même si l'artiste feint de banaliser l'acte de peindre. Onirique à sa manière l'œuvre possède un charme paradoxal aussi innocent que pervers. Le dessin prend la valeur d'organe plein à travers le vide qu'il imprime en sa réversion figurale.

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 


 


 

 

 

 

16/03/2015

Stéphanie Pfister étrangère au Paradis

 

 

 

 

 

Pfister Bon.jpg« La plage », edition Ripoée, Nyon, « Entre le soulèvement des fesses et le soulèvement des pistolets en plastique », coll. Sonar, art&fiction, Lausanne.

 

 

Pfister 3.jpgStéphanie Pfister aime les germinations intempestives, figuratives mais dégingandées et approximatives, insolentes et poétiques. Etres et objets sont traités selon une perspective ludique mais néanmoins profonde : une main marquée de quelques traits dit tout de la vieillesse. Bref partout où le dessin laisse sa trace une hantise naît. Pas la peine de "chiader" les détails et les raccords. L'artiste ramène toujours à "l'humaine condition" sans tambour, ni trompette. Chaque objet "torché" ou tordu en devient la métaphore propre à illustrer ce qui nous affecte et nous grignote.

 

Pfister portrait.jpgDans ses schèmes simplifiés l’artiste évacue l’empâtement au profit de l’économie graphique. Son rôle n’est pas de faire corpus au monde mais de mettre à nu sa mécanique. Stéphanie Pfister neutralise les discours sociologiques, politiques. Elle inscrit la dérision qui oblige le regardeur à construire sa propre lecture et analyse Par son minimalisme l'œuvre griffe la peau des apparences, démonte ses constructions. Cela permet de suggérer ce qui fait notre débauche paisible,  notre pusillanimité voire notre absence de vertu.  L'artiste prouve que ce que nous pensons reste une erreur conforme. Dessiner, installer (mal pour déconstruire mieux) revient à s’arracher à l'erreur mystique en des devoirs de drôlerie corrosive. De telles  œuvres miniatures ou grandioses éloignent des contorsions spéculatives. Les éléments du réel  tels qu’ils sont proposés font éclater les stéréotypes avec une volupté aussi drôle que sérieuse.

 

 

 

J-Paul Gavard-Perret

 

 

 

14/03/2015

Sarah Hildebrand : rotation du plein et du vide, du silence et des mots

 

 

 

Sarah.jpgSarah Hildebrand in « L'homme et la nature, SPRING COLLECTIVE », 6-28 mars 2015 ; Galerie d’(A)Avenue du Léman 20, 1005 Lausanne.

 

Rappel : de Sarah Hildebrand, « Chez soi », textes et dessins, 96 pages, coll. « Re : Pacific », éditions art&fiction, Lausanne.

 

 

 

sarah BON.jpgSarah Hildebrand aime les histoires de femmes. D’hommes aussi. Et tout le quotidien qui stratifie le monde, la grande histoire – souvent terrible même si vue de Suisse elle semble feutrée. La plasticienne (et écrivain) cherche tout ce qui se cache derrière les apparences en recueillant dans chaque prise une « perle » jusqu'à ce que l’ensemble d’une série forme un collier.

L’artiste observe, collecte, fixe des mondes hybrides qui se percutent. Réalité de la fiction, fiction de la réalité : le « jeu » (sérieux)  permet  de les organiser poétiquement. Au besoin l’article enjolive - mais discrètement et juste ce qu’il faut.

 

Traversant les pays elle raconte, écoute, fait abstractions des contraintes mais reste sensible à la misère celle par exemple « des babouchkas obligées de vendre des fleurs et des baies des bois ». Elle est sensible au mythique, au mystique comme au trivial. Sous les apparences elle remonte l’histoire. Celle de la Russie la féminine par exemple «  grosse femme aux seins bombés, habillée de tabliers, de dentelles, de chapeaux, de toques, de bottes, de fourrures qui rayonne d’un sourire sans dent, des blinis plein la poitrine et qui tend les bras ». Il y a les êtres et les paysages : Sarah Hildebrand à travers eux se laisse envahir d’émotions plurielles, de formes de couleurs.

 

Hildebrand.jpgParfois l’enchantement se fait rose sur blanc avant de disparaître. La photographie doit le retenir. Dehors, dedans. Genève, New-York, le Caucase. Les lieux délaissés, les paysages bondés ou déserts. L’artiste se cherche « dans un assemblage de fils de laine ». Elle cherche aussi son ombre et interroge qui elle sera. Peut-être que les temps se ressoudent déjà dans le monde qui se déchire. Sarah Hildebrand en traverse les distorsions et les heurts. Elle rebâtit ce qu’elle donne au jour.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.