gruyeresuisse

30/03/2015

Poétique du regard : Pierre-Alain Tâche

 

 

Tâche.jpgPierre-Alain Tâche, « Une réponse sans fin tentée », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 172 pages, 20 E..

 

 

 

Voir le réel échappe largement au champ de la maîtrise. Le filtre des médiums n’arrange rien. Il simplifie ou raidit la réalité en fonction de l’idéologie qui le fabrique. D’où l’importance des arts. Sans oublier la poésie. P-A Tache ne la néglige pas. Il lui doit sa renommée et fait mieux ici que l’illustrer. Elle devient le langage particulier qui force à repenser la création et le monde. P-A Tâche rappelle que tout plasticien comme tout poète intervient face à ce qu’il nomme « l’évidence obscure » de  l’ « entrevoir, le croire entrevoir, le croire » (Beckett). La croyance reste en effet le pire piège à qui veut comprendre l’être et le monde. Le créateur est donc forcément - sinon athée - du moins incroyant ou mécréant. Son travail induit la « décréation ». Et Tache de préciser : ce qu’un artiste re-présente  « gagne parfois le pouvoir de guérir la cécité et le silence : la taie disparaît et la bouche ose ». Rares sont les textes aussi  forts pour évoquer le dialogue que le regard engage avec l’image. L’auteur y remonte aux racines d’un mystère que la raison ne peut dissiper : celui où formes et couleurs créent le feu sourd qui écarte la nuit.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/03/2015

Fluctuat nec mergitur : Violetta Gejno

 

 

Violetta Gejno :  Aperti 2015, Lausanne.

 

 

gejno 3.jpgGejno.jpgL’œuvre de Violetta Gejno engage un dialogue mystérieux avec le regard. Difficile pour lui de s’y reposer comme de la comprendre. Il doit se laisser emporter, dériver.  Avec des processus virtuels ou manuels l’artiste propose une métamorphose poétique d’un monde qui devient un jardin de possibilités pas forcément rationnelles ou réalistes. Un tel univers semble nous regarder autant que nous le regardons puisqu’il échappe à la prise. Il s’agit de dissiper la raison et d’y renoncer. La confiance est remise à l’émotion par l’irruption de formes fugitives ou brisées, des couleurs fluides comme la sève ou denses comme celui d’un fleuve sourd.  L’œuvre répond à une pulsion dont l’origine resterait cachée. Néanmoins dans l’alliance subtile des formes et des effets de matière l’artiste oblige à un consentement vers l’inconnu.

 

 

 

gejno 2.pngLa sensation majeure de l’œuvre devient affaire de sentiments. Ils délient l’être du néant comme de l’apparence. Chaque paysage est une parcelle secrète d’un monde des limbes ou de l’errance.  Il appelle une démesure vitale en créant un pont entre ce qu’on voit et ce qui demeure enfoui au plus profond. Le travail de Violetta Gejno s’écarte à la fois de toutes « ostentiones » et de toutes « phantasiae ». Avec la Lausannoise le monde n’est plus  en un état statique. Il tourne autour du pot à la merci d’un peu de vent battu comme une vieille horloge.  Restent divers types de gradations et d’écoulements. Des lieux naissent ou se perdre tout autant au sein de textures étranges. Tout est en jeux : la couleur, le trait, le pan, leurs rythmes.  Une image boit l’océan une autre déplace les montagnes.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:48 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

27/03/2015

Fatum et fantômes de Laurent Faulon

 

 

 

 

Faulon.jpgLaurent Faulon, Les produits fatals, 31 janvier - 28 mars 2015, TM Projects, Genève

 

 

 

Laurant Faulon est un iconoclaste mêlant body art, performance, recup-art en action, photographie et sculpture.  Son exposition genevoise tire son titre de l’industrie. Un « produit fatal » est un sous-produit qui apparaît « fatalement » lors de la fabrication d’un produit principal. L’artiste propose une extension de ce terme en divers « voyages » et délocalisations. Chaque objet  manufacturé devient le vecteur d’une remise en cause  esthétique et politique de l’oeuvre d’art à travers plusieurs approches. Par exemple d’une ville arménienne détruite l’artiste exhume, des villas des apparatchiks du pouvoir postsoviétique, des « trophées » extirpés aux décombres en contrepoint aux prédations des maîtres du passé. Quand à « Monument » - réalisé lors d’une résidence de l’artiste dans l’atelier de Gosha Ostretsov - il singe ironiquement l’omniprésente statue de Lénine qui présidait à la vie en URSS. Photographiant l’une d’entre elle Faulon montre comment elle représente un chancre dans une société devenue capitalistique. La  Russie contemporaine annexe les comportements, aspirations et frustrations occidentaux. Toute l’exposition se met donc au service de fantômes au sein des accidents de parcours de l’histoire. Est-ce le début du jour ou de la nuit ?  La lumière n'a-t-elle pas sommeil ?  La question reste ouverte…

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret