gruyeresuisse

03/12/2014

Josée-Flore Tappy, notes de nuit et de jour

 

 Tappy.jpgRbl, revue de belles lettres, 2014, 2, Lausanne

 

 

 

 

Josée-Flore vit à Lausanne. La poétesse est une comtesse aux pieds nus qui a publié des textes majeurs : « Lunaires » (La Dogana), « Hangars » (Empreintes). Elle a dirigé l’édition des « Œuvres » de Jaccottet à la Pléiade et a traduit (entre autres) avec Marion Graf la poésie d’Anna Akhmatova. Refusant la rhétorique pesante au profit de l’émotion la poétesse n’en finit jamais de passer entre les volets de l’oubli. Aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des sentiments du corps. Son « système » poétique  instruit un dialogue  avec l’être : il arrache le poème au barbouillage psychologique et l'oriente vers un décryptage plus profond. « Le stylo est ma pelle, je soulève, je désemcombre, je libère » écrit celle qui  face à la dénégation de diverses tragédies collectives de diverses époque revisite l’Histoire. Parfois la nuit du monde prend à la gorge selon divers points d’incandescence en un voyage mental dans l’obscur à la recherche de la lumière ou au moins de « L’heure Blanche » : « Où  l’on cherche du regard / une ligne à laquelle se tenir./ le sentier pour nous guider s’enroule / autour de la poulie et sans bruit / nous hisse à son câble de lait ». En dépit de tout Josée-Flore Tappy extrait la fameuse obscure clarté afin que les diables du passé finissent  de rire dans leurs barbes.  Pour eux des innocents étaient entrain de vivre. Se contentant de peu. Mais ce peu était encore trop. Il faut que leurs ombres rebondissent. Et c’est ainsi que la poésie prétend à rien prétend à tout. Que faire alors sinon de suivre les chemins de la création ? Les choses vues comme les méditations que Josée-Flore en tire tiennent lieu de vérité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/11/2014

Joël Tettamanti le paysage et son double

 

 

Tettamanti Livre.jpgJoël Tettamanti, “Works 2001-2019”, Benteli, Bâle, 2014.

 

 

 

Joël Tettamanti vit et travaille à Lausanne. Il est né en 1977 à Efok, au Cameroun. En 2001, il obtient son diplôme en Graphic Design and Photography de l’ECAL  et depuis il ne cesse de traverser le monde en vue de le saisir dans sa complexité urbaine ou naturelle et pour ses travaux de créations ou de commandes. Il n’existe de différence de nature entre ces deux pans. Se situant dans l’intervalle entre ce qu’il regarde et ce qu’il  saisit, entre ce qui le regarde et ce qu’il en saisit ses photographies font donc comprendre d’abord ce qu’il en est de sa vue. Elles ramènent aussi à une idée centrale de Blanchot selon laquelle « ce qui est mesurable cesse d’être ce qu’il est pour être mesurable. Il perd ce qui lui reste, lorsqu’il est mesuré ». Tout le travail tient dans cette traque de l’intervalle, de la « dé-mesure » afin d’appréhender autrement  ce qui nous échappe,   ce qui se montre en ne se montrant pas ou trop. Un « ailleurs » du quotidien urbain comme de l’éternité des paysages « sauvages » est enfin visible, incarné par ce qui habituellement n’est que pur témoignage et qui devient ici une poésie.   

 

 

 

Tettamanti.jpgL’image n’est donc pas le véhicule de l’architecture mais le sujet d’un propos bien plus vaste qui a pour objet  l’être humain et son empreinte dans le temps. «C’est la base de mon travail, ce qui motive toujours la prise de vue » écrit celui  qui fait sauter le paysage  pour le désenclore. L’artiste témoigne autant de coupures que de  retrouvailles là où l’être a tout de même marqué sa présence au sein d’un constant balancement entre une présence et son gouffre.  Le socle architectural ou paysager devient une frange à partir duquel la photographie réinvente un langage hallucinatoire. Il ramène à une intimité originelle ou à un monde saturé de formes où l’être est perdu au sein de manifestations quasiment monstrueuses.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/11/2014

La longue marche de Nicole Murmann

 


Nurman.jpgBeaucoup de jeunes artistes qui sortent des écoles d’art  sont de plus en plus forts pour chercher du nouveau  seul problème : ils se répètent  et ils semblent tous sortis du même moule. Ce n’est pas le cas de Nicole Murmann et ses « histoires entravées » à la conquête de la féminité. Dans le fin rideau de ses vidéos nul accroc. De la haie de ses dessins se lèvent les fleurs qui tentent de régler la question du féminin. Temps plein, temps mort, pétales sous l’averse des mots que la femme énonce. En bas la rivière en haut le chemin entre il ne doit y avoir rien sinon l’horloge qui elle aussi balance. En off les bruits du réel, les grincements du monde. (Dans le centre du bourg fumets de rôtis chez le traiteur. On a tué un porc personne veut son bacon).

 

 

 

Murmann.jpgSur le grand lit d’un papier rêche Nicole Murmann réinvente la femme pour qui elle est.  Il y a du travail pour la créatrice : le passé est si plein le futur un trou blanc. Mais la Lausannoise donne des leçons ironiques de conduite à l’homme. En substance elle lui dit : Pourquoi devrais-je te comprendre ? Elle avance, jambes dégainées de soie ou de nylon, rougies parfois de l’eau froide du Léman. Le ciel passe lointain mais de l’eau le miroir se brise. Celui de la femme tel que le mâle l’espère aussi. Il pleut des formes dont les contours sont vifs. Restent des mots essentiels griffonnés ou imprimés en marche à suivre sous un ourlet renflé. L’artiste ne cesse de rappeler que la source féminine peut se perdre, qu’il faut la dégager. Bref faire couler l’eau qui sourd sinon plus de fleuve. Comme plus de Rhône lorsqu’il fond dans le Léman avant de quitter la Suisse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

De Nicole Murmann en 2014 :  Enterrement, Fanzine Mashine, fête de la fin du collectif, La Datcha, Lausanne, Co-iniciatrice du collectif « Kraken » avec Annia Diviani, « Make8eleive », éditions du petit O, Koalas, Vagina Dentata, Galerie Forma,  « Papesse », collaboration: Annia Diviani, Plainpalais, Genève.