gruyeresuisse

08/12/2014

Florence Grivel & Julien Burri : yeux ouverts, yeux fermés

 

 

 

 

 

 

Burri.jpgFlorence Grivel & Julien Burri, « Ice & Cream – Humeurs glacées », Art&Fiction, Lausanne, 2014, 66 pages, 23 E?, 31,5 CHF.

 

 

 

Il y eut toujours chez Burri toujours des glaciations  :

 

« La froidure scintille,

 

Remplace les objets déconnus.

 

Penser en gestes, en couleurs,

 

Ne plus penser bientôt.

 

Appeler, mais dans l'oubli, personne ne se lève ».

 

Personne jusqu’à ce que que le gel des corps soit remplacé par un plaisir sciemment crémeux  :

 

« Ce que le froid a patiemment construit (…)

 

D’abord on ne voit rien ».

 

Mais peu à peu

 

« La chaleur défait les mailles

 

Du réseau cristallin

 

Le temps s’enfuit, coule des doigts »

 

Pour l’extase. Et si des reliefs ont longtemps nargués la mémoire du poète, ceux des crèmes glacés - que Florence Grivel façonne et empile à sa main - créent de nouvelles correspondances. Elles dépassent le pur jeu poétique et iconique. Existe toute une manière d’appeler la réalité et d’épeler le temps. Et ce à travers ce qui se déguste yeux ouverts, yeux fermés.  

 

 

 

Le délice prend le temps de passer l’écluse. Il possède des couleurs aux affres complexes. Car la glace donne des formes pour mieux les défaire. Elle s'incline peu à peu  vers la lumière intérieure. Le silence se fait. Mais Burri et Florence Grivel le raniment. Tel un chat il s'enroule dans la gorge.  Sur le clavier des sens tout ronronne et caresse.  Petit bonheur d'un sou (ou presque). En plein été l’hiver, en plein hiver le carnaval des anges chamarrés. Dans un tel plaisir (et un tel livre) tout oscille entre le retrait pudique et le crime abstrait, entre l'orgasme de la substance et le solipsisme des parfums.  L'ivresse se prend par les dents ou se laisse glisser déboulonnant en sirop toute pensée afin qu'elle devienne un sucre lent. 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/12/2014

Paule Soubeyrand support & surfaces.

 

 

Soubeyrand portrait.jpgPaule Soubeyrand fait de l’art textile un écrin de matière où les calculs mathématiques proposent un jeu de lignes afin que le sens même de l’image en tant que phénomène perceptuel soit modifié. Aussi abrupte que poétique son aventure plastique devient la passerelle enchantée capable de franchir l'abîme de l'évidence. Et si généralement le textile «  caresse » ici il le fait par des déclarations d’amour géométriques » dans l’ubiquité diaphane d’échanges entre la noirceur du monde,  la clarté de l’art. Le textile ne fait plus couverture, parure ou même blason. Il dégage une puissance étonnante de vie intrinsèque. L’artiste fait oublier la matière au profit des effets qui provoquent une fascination mouvante à mesure que le regardeur bouge.

 

Soubeyrand BON.jpgC’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté et la force d’un tel travail. Un mystère durable surgit en un sublime denudare. Celui-ci représente le moyen de refonder une relation particulière du textile au monde. Il s'agit de faire corps avec ce qui n'en a pas. Paule Soubeyrand déplace stricto-sensu les points de vue en inventant de nouvelles incarnations. La notion de support et celle de surface sont donc modifiées.  Le textile devient un aître de la pensée, un état renaissant de l’image puisque la « peau » entre dans une dynamique par l’organique de la matière. Un réseau d’équivalences poétiques naît d’approches abstractives. Elles arrachent encore plus le textile à sa « complexion ». L’archéologie du matériau ne va donc pas sans celle du sujet qu’il crée plus qu’il ne la « supporte ». L’oeuvre devient le lieu physique où peut se toucher de la pensée - même si toucher n’est pas saisir, ni posséder. Simplement caresser. Mais des yeux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'œuvre de la Lausannoise sera visible à la Galerie Bernard Cesson, Genève du 15 janvier au 7 mars 2015.

 

06/12/2014

L’art vidéo suisse au féminin

 


 

 

Rérat.pngMélissa Rérat, « L'art vidéo au féminin, Emmanuelle Antille, Elodie Pong, Pipilotti Rist », Presses polytechniques et universitaires romandes, EPFL, RLC, Lausanne

 

 

 

 

 

 

 

Existe-t-il d'autres passages que par les femmes ?  Non. C’est une évidence. Et ce depuis le premier jour. Néanmoins sur le plan de l’art la féminité est biaisée puisque elle a longtemps  appartenu presque uniquement à une recréation masculine qui a inventé  à son sujet une  symbolique nocturne et lunaire. Par chance les trois vidéastes suisses mises en « scène » par Mélissa Rérat tordent le cou à de tels préjugés. La femme n’est plus la mélancolie du monde. Et qu’importe si le mâle ne devient qu’œuf dur, un manque de peau, un lent beau au Zizi pas top. Les éphèbes ne rendent pas forcément marteaux trois créatrices réduisent le bloc d’assurance « adamique » en charpie et morceaux. Des scénographies rêvées d’Emmanuelle Antille (« Wouldn’t it be nice », « Angels Camp ») aux jeux de rôles drôlatiques forgés de pop culture d’Elodie Pong (« Je suis une bombe », « After The Empire ») aux délires hystériques de Pipilotti Rist (« I’m Not The Girl Who Misses Much », « Blutclip ») le féminin gagne en factures et postures face aux impostures. Le féminin s’y démultiplie de la femme fatale à la vamp, de la mère parfois nourricière et parfois dévorante. Mais pour qu’une joie demeure.



Rist.jpgMélissa Rérat explique comment par leurs vidéos les trois suissesses – sans doute peu lectrices des 3trois Suisses » - deviennent les sorcières bien aimées et dégingandées qui affranchissent les images de leurs poids officiels et « mâlins ». Les modèles en vogue sont remplacés par leurs cadavres. Grâce à elles ils ne font pas que se retourner  dans leur tombe : ils  dansent des sarabandes infernales. De quoi faire ravaler à Lars von Trier son dentier… Dans de telles « vidéo-fictions » les femmes ont loisir de ne rien faire de leurs reins : elles ne sont pas Elvis en leur pelvis. Visage pâle, yeux cernés de cerneaux ou parfois grimées et désopilantes elles passent outre  les génitales-party du mâle qu’il soit bestial ou d’un romantisme  Capri-cieux. Elles ont compris que chez eux l’angoisse est emphatique et la faiblesse générale. Si bien qu’à devoir avaler de tels brouets non sirupeux il est fort à parier que les hommes aient du mal à affirmer « C’est pas la mère à boire ». Sinon avec grimaces. A rough boy sauve qui peut.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

(photo Pipilotti Rist)