gruyeresuisse

07/03/2015

Fred Deux et le bénéfice du trouble

 

 

 

Deux.jpgFred Deux, « Le For intérieur », Musée Jenisch, Vevey,, du 20 février au 25 mai 2015

 

Fred Deux ne cesse de faire dévier le corps en divers types de coupes et de transformations. Reste un mélange de secousses et de réseaux. La transfusion s’inscrit selon des organes étranges, des entrailles de cerveau en une concentration de gris et de lumière. L’angoisse peut s’étendre. Mais la jouissance tout autant. Le dessin déchaîne, somme, dissout mais fait aussi résistance au corps. Il ne s’agit pas d’exposer sa dépouille mais sa disponibilité. Le gris creuse, demande sa part : il est là, comme l’écrit l’artiste, pour « révéler et amener à dire : ça y est ».

 

Deux 2.pngA la fois prédateur et proie Fred Deux cherche toujours un état particulier : celui où il est près de tout  mais où il reste ailleurs. Cet acmé est capital car il lui permet de saisir ce qui lui échappe : « il faut pour dessiner avoir une descente sous les pieds » dit-il. Dépossédé  il parvient  à une création aussi noire que pâle, aussi sensuelle que janséniste sous l’effet du graphite. Ce dernier demeure l’arme fatale pour  saisir circonvolutions et involutions. Tout est soupçonné comme aux dépends des doigts. Le noir pousse le blanc et le blanc le noir. On ne sait qui habite qui - ni comment. Reste ce qui coule et ce qui remonte pour le seul bénéfice du trouble, avec un seul mot d’ordre : « J’écoute, j’écarte, j’attends ». Une intense, douloureuse et presque silencieuse fraternité lie la lumière à l’ombre où nous nous cherchons. Le dessin primitif, ressaisi, se donne en partage loin de l’illusion réaliste et sans le moindre artifice.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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Soyeuses étoffes de l’estampe : « Printmaking by ECAL »

 

 

 

 Jenish 4.jpg« Printmaking by ECAL » Musée Jenisch, Vevey  du 27 mars au 31 mai 2015. Catalogue sous la direction de Laurence Schmidlin, 176 pages, CHF 25.

 

 

 

 

 

Jenish 3.jpgLe Musée Jenisch et son Cabinet cantonal des estampes fêtent le printemps  sous le commissariat de Laurence Schmidlin en présentant les éditions lithographiques et sérigraphiques de l’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne.  La création la plus actuelle s’y observe à travers la technique de l’estampe. Créateurs confirmés ou plus jeunes sont accompagnés dans les trois salles d’exposition de grands anciens (John Armleder, Francis Damevin, Dan Walsh, etc.) .

 

L’évolution de l’art de l’estampe comme de l’art en général est donc observable dans les propositions de l’ECAL. L’institution a progressivement affiné sa stratégie par rapport à cette technique.  Un standard commun de création permet de mettre tous les artistes à égalité et d’apprécier les propriétés particulières de leur démarche.  Pierre Charpin, Fabrice Gygi,  Loïv Andrié, Alex Hanniman, Helen Marten, Olivier Saudan (entre autres) se partagent les cimaises d’un projet passionnant tant par leurs œuvres que par l’histoire de l’art qui s’y inscrit. La multiplicité des travaux percent des chemins vers l’avenir selon des  schèmes sub-spatiaux. Ils sous-tendent l’espace de traversées, signes et écritures .  Tous sont impliqués dans la même « éclaircie » : ils passent du tronc à la ramure, de la ramure à l’air, de l’air à la transparence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

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05/03/2015

Georges Borgeaud : l’être et l’étang

 

 

Borgeaud.jpgGeorges Borgeaud, Lettres à ma mère, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 800p., 29 CHF.

 

 

 

Même à Lausanne où il naquit  Borgeaud est désormais bien oublié. Il est vrai qu’au bord du Léman succéda Fribourg, Paris, Gordes, Cajarc. L’auteur cultivait l’adhésion et le rejet, le désir du « sublime » et l’attrait pour la « fange », le goût des autres et la misanthropie, la sensualité et l’abstinence, la fascination et l’aversion de la liturgie catholique. Il n’était donc  pas quelqu’un qui pouvait se fixer.  Il a parfois retrouvé la Suisse mais de manière distante comme en 1972 où il écrit : « Je traversai mon pays dont je reconnus l’ennui et son pittoresque car cette nuit-là un clair de lune absolu blanchissait le lac Léman. La Savoie en face avait éteint tous ses feux. Être chez soi sans s’y arrêter  me paraissait le comble du bonheur qui avait effacé des souvenirs souvent plus mauvais que bons. » 

 

L’immense corpus de la correspondance à la mère est passionnant. Il s’étend pendant cinquante ans et ramène à une relation qui ne fut jamais simple - et c’est un euphémisme.  La génitrice restera jusqu'à sa mort son « tourment, l'objet de son désespoir ». Non sans raison : abandon, placement en famille d'accueil, brimades, reproches, dénigrements, bouderies tels fut le lot pour cet enfant ayant eu « tord » d’être né « naturel » et devant en payer le prix. La mère - Ida Gavillet, née Borgeaud à Illarsaz - ne manqua pas de le lui rappeler. Il devra la séduire en un chemin du calvaire. Borgeaud y paraît drôle, injuste, égocentré, parfois mesquin mais toujours lucide et finalement apaisé vis-à-vis de la génitrice : « C'est probablement de ma situation d'enfant naturel que m'est venue cette passion d'écrire »…

 

Borgeaud 2.jpgEt s’il est de l’essence de la littérature d’être obsessionnelle, les lettres  illustrent la fixation première. Elles font  chauffer l’écriture (comme on dit faire chauffer la colle)  dans un dialogue ou soliloque avec une femme adepte d’un trop romantique étang. L’écriture des lettres était là pour la surprendre sur sa berge et l’étonner mais aussi pour tenter de reconstruire quelque chose du passé au présent. Lire cette correspondance est une bonne occasion de renouer avec l’œuvre et toucher sa réalité à travers la chair du fils maniant la douceur comme la trique pour secouer sa  première des femmes qui, bonne catholique et romaine, vit en ce fils naturel une masse inconcevable d’elle-même.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret