gruyeresuisse

14/03/2015

Sarah Hildebrand : rotation du plein et du vide, du silence et des mots

 

 

 

Sarah.jpgSarah Hildebrand in « L'homme et la nature, SPRING COLLECTIVE », 6-28 mars 2015 ; Galerie d’(A)Avenue du Léman 20, 1005 Lausanne.

 

Rappel : de Sarah Hildebrand, « Chez soi », textes et dessins, 96 pages, coll. « Re : Pacific », éditions art&fiction, Lausanne.

 

 

 

sarah BON.jpgSarah Hildebrand aime les histoires de femmes. D’hommes aussi. Et tout le quotidien qui stratifie le monde, la grande histoire – souvent terrible même si vue de Suisse elle semble feutrée. La plasticienne (et écrivain) cherche tout ce qui se cache derrière les apparences en recueillant dans chaque prise une « perle » jusqu'à ce que l’ensemble d’une série forme un collier.

L’artiste observe, collecte, fixe des mondes hybrides qui se percutent. Réalité de la fiction, fiction de la réalité : le « jeu » (sérieux)  permet  de les organiser poétiquement. Au besoin l’article enjolive - mais discrètement et juste ce qu’il faut.

 

Traversant les pays elle raconte, écoute, fait abstractions des contraintes mais reste sensible à la misère celle par exemple « des babouchkas obligées de vendre des fleurs et des baies des bois ». Elle est sensible au mythique, au mystique comme au trivial. Sous les apparences elle remonte l’histoire. Celle de la Russie la féminine par exemple «  grosse femme aux seins bombés, habillée de tabliers, de dentelles, de chapeaux, de toques, de bottes, de fourrures qui rayonne d’un sourire sans dent, des blinis plein la poitrine et qui tend les bras ». Il y a les êtres et les paysages : Sarah Hildebrand à travers eux se laisse envahir d’émotions plurielles, de formes de couleurs.

 

Hildebrand.jpgParfois l’enchantement se fait rose sur blanc avant de disparaître. La photographie doit le retenir. Dehors, dedans. Genève, New-York, le Caucase. Les lieux délaissés, les paysages bondés ou déserts. L’artiste se cherche « dans un assemblage de fils de laine ». Elle cherche aussi son ombre et interroge qui elle sera. Peut-être que les temps se ressoudent déjà dans le monde qui se déchire. Sarah Hildebrand en traverse les distorsions et les heurts. Elle rebâtit ce qu’elle donne au jour.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

12/03/2015

Fifo Stricker : corrections de l’attendu

 

 

FStricker.jpgifo Stricker, « Œuvres récentes », Galerie Patrick Cramer, Genève, 19 mars - 26 mai 2015.

 

Dans les œuvres de Fifo Stricker les formes structurent l’espace vers un autre but que l’ornemental. Elles sont là pour solliciter l’imaginaire et l’attention du spectateur de passage. L’artiste s'exclut de la manipulation, de la séduction, de la provocation, bref de tout ce qui engendre du factice, du factuel, de l'évènementiel. Il joue sur un "contingentement" (Didi-Huberman) qui s’éloigne du pragmatisme comme d'un pur état d'âme.

 

Stricker 2.jpgLes oeuvres offrent un état de transformation du monde. En surgit l’exclusion de la paraphrase : tout est "à l'image" en une suite d'anaphores. Elles sortent de la clôture habituelle de la représentation. L’œuvre garde comme origine un mouvement vital. L’animal plus ou moins hybride règne. Il fait lever un monde dans la grotte mentale par l’émotion travaillée, développée en sortant le réel de ses apparences. L’évidence à chercher est dans l’ébranlement qui restitue la présence de l’enfoui, du lointain. Formes et couleurs remontent vers l’abrupt. Elles ruinent les pentes raisonneuses du regard dans l’arsenal superbe d’une « ménagerie » où les formes vivent d’un éclat qu’elles mènent à leur terme sans souci du proche et de l’immédiat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

11/03/2015

Frédéric Gabioud le radical ou la sur-vie de l’image

 

 

 

 

Gabioud.jpgLe Vaudois Fredéric Gabioud crée le maintien du mystère de l’image juste sur une ligne ou un plan de flottaison. L’image devient une peau fuyante et ironique en digression de couleurs. A la fin de l'une se montre l'ailleurs de l'autre, mais ce sont deux exclusions qui se superposent. De reprises en reprises, de plans en plans s’instruisent un flux persistant et une dispersion de l'image. Ils consacrent le lieu où - non à force mais par force - il n'y a plus rien à montrer, ou presque. Manière d’ironiser l’art que l’œuvre rend incertain voire « inexistant ». L’image ne sauve rien, enfonce un peu plus mais rend sensible le seuil de l’égarement et de l’errance. Créer devient  l’  « erreur » essentielle dont on ne se remet pas, dont l’image semblerait ne pas sortir « vivante ».

 

 

 

Gabioud 2.jpgOr paradoxalement elle devient sur-vivante. Gabioud va ainsi au et à bout de la représentation. Elle paraît s'effacer sans pour autant renoncer à son immensité errante selon une forme d'épure  minimale et radicale qui  tente de dégager l'essence même de l'art avec lequel le jeune créateur a choisi de se battre et de s'exprimer.  Le regardeur ne sait plus où cela mène, ce qu'y va être touché - sinon l'inconnu. Regarder revient  à avancer à tâtons, dans la nuit des apparences. Preuve que si un artiste savait ce qui va s’imager, ça ne serait pas la peine. Ce ne serait plus la peine de créer.


Jean-Paul Gavard-Perret


Frédéric Gabioud, ECAL Lausanne, Quark Genève.