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20/03/2015

Du bon usage de la simplicité : Emilienne Farny par Michel Thevoz

 

 

 

 

Farny.jpgMichel Thévoz, « Emilienne Farny et l’oiseau noir », 80 pages, coll.  ShushLarry,  Editions art&fiction, 2015 ,80 pages, CHF 19.5,  € 15.

 

 

 

Emilienne Farny reposa à sa manière la question de l'art. Donc de la vie. Créer tint chez elle en ce défi, cette exigence :  « Je n’explique pas le monde, je le peins avec sa folie, sa tendresse, son désarroi, et sa solitude surtout. Dans toute sa beauté aussi, celle qui niche partout pour qui sait la débusquer. Je n’ai aucun message à transmettre sinon un instant d’éternité volé au quotidien. ». L’art fut pour elle une image arrachée à la vie, à sa douleur, à sa joie, à ses « riens » qui sont tout. Ce fut la tentation existentielle, l'attraction terrestre ; ce fut - aussi et  peut être -  un acte vide mais qui espéra et génère encore le bonheur face à la douleur, au  renoncement, à la privation.

farny 4.png

 

Farny 3.jpgEmilienne Farny n’eut cesse de le prouver. Née en 1938, elle a vécu longtemps à Paris avant de revenir à Lausanne. De sa première série « Le Bonheur Suisse » en passant par « Parkings » (parisiens) jusqu’aux « Nus » et « Chantiers » la peintre à travers ses portraits et surtout ses paysages accorde une grâce au présent. Placé entre le  cristal du ciel et la fumée des jours le paysage crée chez elle un ordre en écho profond aux dynamiques parfois chaotiques du réel. Il n'est pas jusqu'aux « vides » à créer des espaces conducteurs et formateurs d’un autre niveau de conscience par la tension sensorielle que l'artiste provoque. Ce qui est montré n'est donc plus ce qu’on voit souvent à travers les images : l'exhibition de seuls temps forts. Emilienne Farny fit ressentir à la fois la présence et le  manque dont la femme connaît peut-être plus le centre et le sens que l’homme. Il convient donc de ne pas passer à côté de son œuvre. Le texte de Michel de Thévoz - qui fut son compagnon et qu’on ne présente plus - souligne la fulguration sans surnaturel mais avec  signifiance essentielle de cette peinture rare.


 

 Jean-Paul Gavard-Perret .

 

11:05 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

18/03/2015

Jean-Luc Manz : écarter l’espace pour y mettre du sens

 

 

 

Manz.jpgJean-Luc Manz, Skopia, Genève, 20 mars - 16 mai 2015.

 

 

 

Dans l’œuvre de Jean-Luc Manz des successions d’intervalles créent des trouées de lumière. La cohérence d’un tel travail ne peut être dissociée d’une attitude fondamentale adoptée par le créateur face aux enjeux de l’acte de peintre. Jean-Luc Manz n’a jamais varié sur le sujet. Il  s’intéresse aux trames, plages et  pans afin de s’y perdre sans forcément y trouver une issue (à la limite ce n’est pas recommandé…). Par ce biais l’artiste renonce à une certaine forme de représentation afin de mieux prendre la lumière. La couleur trouve une autre intensité et les formes une nouvelle densité.

 

 

 

Manz 2.pngL’univers pictural se déleste d’un poids des choses (même lorsque des jeux de briques semblent apparaître).  Chaque œuvre « respire » pour  creuser et provoquer (de plus en plus et de mieux en mieux) l’imaginaire en le frottant à des espaces en fragments. Cela crée des chemins pour le regardeur sans qu’il n’en connaisse la voie. Et ce via une sensibilité à laquelle le Vaudois ne renonce pas. La beauté ne passe plus par la reproduction ou la déconstruction ces deux « clés » (souvent fausses) de l’art actuel. La part méditative de l’oeuvre rappelle les plus grands abstracteurs et reste sensible par la densité des formes. Elle joue entre l’alternance continu-discontinu des formes et la sensualité toujours en demi-teinte des couleurs.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

17/03/2015

Stephen Felton : grève de la fin

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Felton.jpgStephen Felton, "The wind, love and other disappointments", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

 

 

 

 

"Le vent, l’amour et autres déceptions" est issu de la lecture  "Scènes de la vie d’un faune" d’Arno Schmidt. Dans ce roman un fonctionnaire d'un village allemand observe avec nausée l’infiltration de la bêtise nazie dans les mentalités. "Les emmerdeurs désespérants sont  les plus sots et j'en sais  d'immortels qui me laissent sans mots" pourrait être sa désolation. Pour la supporter l'homme se replie dans la consultation des archives villageoises où il découvre l’existence d’un déserteur napoléonien. Fasciné par ce personnage le bureaucrate  retrouve sa cachette, en fait sa retraite et se « grève de la fin ». Avec sa maîtresse il  échappe aux bombardements alliés. Le roman était monté en une suite de petits paragraphes lardés de néologismes, de ponctuations ludiques, onomatopées et références codées. Cette technique littéraire a sans doute largement influencé l'approche de Stephen Felton.

 

 

 


felton 2.pngToute son œuvre picturale séduit - ou surprend - par son minimalisme figuratif particulier: le dessin réalisé à main levée en une seule couleur habite l’espace d’une toile grand format. Et "Le vent" pourrait faire penser à une peinture naïve, primitive mais dans laquelle l'artiste à travers ce qui tient pratiquement du  pictogramme "mou" se dégage  du symbole et de l'icône, de la figuration et de l'abstraction sans que l'on puisse affirmer si un tel travail annonce une mort ou le renouveau de l'art. Les objets ou signes (flèches, escaliers, vélos, étoiles) créent une économie esthétique et libidinale particulière. Feignant le refus de la technique l'artiste cultive une sobriété plus patiente qu'il n'y paraît. Entre primitivisme et postmodernisme, Felton ne se contente pas de neutraliser les références ni de mettre en exergue le geste pour le geste même si l'artiste feint de banaliser l'acte de peindre. Onirique à sa manière l'œuvre possède un charme paradoxal aussi innocent que pervers. Le dessin prend la valeur d'organe plein à travers le vide qu'il imprime en sa réversion figurale.

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret