gruyeresuisse

01/07/2015

Samuel Brussel le voyageur habité

 

 



Brussel.jpgSamuel Brussell, Halte sur le parcours, La Baconnière, Genève, 156 pages, 2015

 

 

 

Les voyages recomposés par Brussell sont autant géographiques qu’amoureux. Ils permettent de replonger au fond même de l’expérience primitive de l’émotion. De Madrid à Varsovie et dans bien d’autres lieux l’auteur revisite un temps qui n’est pas qu’intime ; il rameute autant l’amour pour une femme que la folie destructrice des hommes. A travers certaines rues ou des étendues déboisées « peu à peu des noms se sont / éveillés, familiers ». En dépit des meurtres qui s’y sont déroulés il convient d’ « avancer l’homme – car il nous faut aimer ». Belle leçon de sagesse. Face aux dépressions abyssales de certains lieux creusées par la violence des êtres l’émotion  positive  est remise en jeu.

 

 

 

Sa mentalisation ne passe plus par un code purement abstrait. Brussell le vagabond né à Haïfa et  installé en Suisse au début de millénaire invente donc le tracé affectif où tout ne serait pas perdu. Chaque poème monte de la terre vers le ciel et donne à l’amour des hommes une forme d’élévation. Elle prend  racine dans les miasmes. Mais cette fondation « crasse » n’a rien de confus : tout est net et précis. La finesse de chaque poème globalise les émotions, les « redresse ». La parole  s’épanouit en volutes qui deviennent des chants. L’inégalité des douleurs comme de la beauté sont signifiées par  la portance d’un lyrisme qui devient le verbe poussé au paroxysme. Il échappe au logos. A partir du passé  Brussell n’écrit pas sur l’amour mais dedans selon une déambulation et une errance reprises, analysées et surtout  métamorphosées là où s’ouvrent le souffle et le cri.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/06/2015

Bandes et Sarabandes de Lynn Bianchi


Bianchi.jpgPartant de la tradition classique de la photographie Lynn Bianchi cherche le langage le plus proche possible des sensations et de la perception de l'existence. L'artiste transpose le fantasme par les interférences entre l'érotique et la nutrition. En ses narrations les femmes sont nues et d’affamées mangeuses de pâtes. Abandonnées à leur appétit elles ne perdent en rien de leur grâce pleine d'humour que leur morphologie soit longiligne ou épaisse.



Bianchi 2.jpgDu décharnement à l'obésité les femmes trouvent une dimension aussi drôle que sacrée. Elles deviennent des spectres nus  faisant front à l’éternité dont elles sont dispensées si ce n’est par la blancheur dans laquelle l'artiste les immortalise.  Leur signification échappe à tout pathos et dépasse de mille lieues une simple illustration d’une farce. Les bacchanales deviennent les féeries fantômales de notre essentielle inquiétude ou angoisse.  Elles font de nous ce que nous sommes : des êtres triviaux, superbes et dérisoires qui ne mangent plus pour vivre mais vivent pour manger. Beau pied de nez à l’anorexie organisée.


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Des œuvres de l'artiste sont présentes au Musée de l'Elysée, Lausanne.


14:28 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

29/06/2015

La société du spectacle selon Philippe Fretz

 

 

 

Fretz.jpgPhilippe Fretz, Bateleurs, In Media Res, n° 6, art&fiction, Lausanne, 2015. Annoncé aux mêmes éditions de l’artiste : « Le crépuscule des lâches » (nous en reparlerons).

 

 

 

 

Chaque époque possède ses bateleurs. Philippe Fretz le « Warburgien » crée avec eux un nouveau chapitre de ses « planches » selon une hagiographie particulière où le passé œuvre le présent et où celui-ci en dépit de son inondation iconographique se voit remisé à une portion congrue. Le tout selon un style ou plutôt le langage que Philippe Fretz invente  le long de ses enquêtes filées. Avec In Media Res n°6 il abandonne le paysage pour ceux qui l’habitent  en arpentant  routes ou chemins de fortune.

 

 

 

L’humour et la feinte naïveté n’y sont jamais oubliés. Le lien entre les deux crée une fragrance particulière où la divagation devient le prétexte à un resserrement. Aux gestes de bateleurs d’hier ceux d’aujourd’hui s’ajustent non sans anachronismes ou décrochements visuels volontaires. De tels accrocs créent moins des chiasmes qu’une synthèse inédite. Les bateleurs semblent parfois emboîter les pas de chanoines égarés sur le chemin d’on ne sait quel cours d’abbesses. Mais tout reste en suspens.

 

 

 

Il y a plus des attentes que des gestes accomplis : lorsqu’ils le sont cela ressemble plutôt à un mime entre  golfe clair et golf aux trous abîmés.  Une nouvelle fois dans cette entreprise si originale le temps vacille, l’imagerie se complète de textes toujours subtils. Ils habillent les créations et les documents d’ailes et de rémiges. Frets caresse ainsi autant le vénéneux que le velours mais  avec distance dans une œuvre de discrétion où les images deviennent les fleurs safranées et énigmatiques des cendres du temps.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret