gruyeresuisse

29/04/2015

Celui qui n’aime que les doutes : entretien avec l’artiste Philippe Pache

 

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Le corps est surpris dans l’impalpable étirement de formes simples mais tout autant complexe. Le corps est presque immatériel : le trouble est là mais tout est conçu dans le processus créatif afin que le regard contemple sans désir l’objet du désir. L’émotion esthétique est soumise à un filtre pour que surgisse moins le corps que la vie. La photographie se détache de toute confusion annexe. Elle tend à la lumière qui révèle sans épuiser, déploie sans disperser.  Le noir et blanc et les volumes autorisent une transparence entre le sacré et le spectral. Les certitudes s’évanouissent dans la fonte du réel là où la caresse de l’image dénude le corps.(JPGP)

 

 

 

Pache 3.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  Déjà, la lumière … et mieux le café … après je peux commencer à envisager doucement la journée …

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Je ne les ai pas perdus, mais ils sont un peu écorchés mais j'ai toujours rêvé éveillé et je continue le monde est moins beau que je ne l'imaginais ou l'espérais enfant, mais la beauté est là, et elle me touche toujours autant, voire plus que quand j'étais enfant … ou disons que j'en ai plus conscience, je la savoure mieux  …  

 

A quoi avez-vous renoncé ? A rien, si ce n'est à la réussite matérielle, mais cela n'a jamais été mon but … heureusement, car si cela avait été mon but, là ma vie serait clairement un échec … ;-)  …. mais j'aurais ou surtout devrais plus  m'en soucier … cela dit ...

 

D’où venez-vous ? Je suis né à Renens, près de Lausanne … mais je me suis souvent demandé si je ne venais pas d'une autre planète … mais je ne sais pas encore laquelle … 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Le goût des autres … des gens, des visages … la tendresse … l'humour … 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Comme écrit plus haut, la réussite matérielle … je ne vois rien d'autre …

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? La vie est faite de petits plaisirs, quotidiens ou non, un rayon de lumière, un regard, un visage, regarder les visages est mon plus grand bonheur quotidien, mais un bon verre de vin, un café et une cigarette ( euh un peu plus … ), le bruit de la mer … une belle musique, regarder les nuages … et le sourire complice et un câlin de ma fille … quoi de plus beau ?

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Question difficile, quels autres artistes ? … je pourrais juste dire que je n'ai jamais aimé les modes, les tendances, que seul m'intéresse ce qui me touche et m'émeut sans avoir besoin de savoir pourquoi … juste l'émotion à ressentir, recevoir et tenter de la partager … Je n'aime pas les vérités, les certitudes, je n'aime que les doutes …  En art, comme dans la vie, j'aime cette phrase lue récemment, d'Oscar Wilde : Sois-toi-même ! Tous les autres sont déjà pris ...

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Je ne sais pas, je ne sais plus … un portrait de Modigliani, peut-être … mais plus tard, …  ou alors je me souviens d'une peinture, une reproduction qui est restée longtemps sur les murs de mon enfance : un vieil homme assis dans un lit, dans sa chambre, fumant une pipe je crois, avec un parapluie …  une image insolite, je pense que je ressentais l'image d'une certaine liberté, une bohème joyeuse et insouciante … Je crois que le titre était : Le poète …

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Et votre première lecture ? Là encore, je ne sais plus, mais je sais qu'enfant, je lisais des livres où figurait une image, une illustration, toutes les 10 ou 20 pages … je comptais les pages … avec l'impatience de découvrir l'image … les images m'ont toujours plus touchées que les mots, même si j'aime les mots, la langue … la sensualité des mots, la poésie …  Je me souviens avoir été très touché enfant par « Les lettres de mon moulin » d'Alphonse Daudet … cela me revient là soudain … mais je n'en ai plus aucun souvenir … 

 

Pourquoi votre goût pour le portrait  ? J'ai toujours été attiré par les visages comme un aimant, aimant du verbe aimer … cela ne m'a pas  quitté … une émotion très forte, intense, un besoin de saisir cette beauté qui me touche tant … le mystère de la beauté des visages … j'aime les visages intemporels …. qui semblent raconter une ancestrale histoire de l'humanité … je ne vois rien de plus beau sur terre que les visages … 

 

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Quelles musiques écoutez-vous ? Je n'écoute plus tellement de musique, j'apprécie le silence … mais j'aime la chanson française, pour les mots justement, Gainsbourg, Bashung, Gérard Manset, Noir Désir … puis un peu le jazz, mais peu le jazz … et la musique classique, Bach, Schubert, Mozart, et Eric Satie, que j'adore  et plus récemment, la découverte d'Agnès Obel, chanteuse danoise, un univers suspendu, une rare délicatesse …. et puis ces jours, suite à une cérémonie funéraire d'une cousine partie beaucoup trop tôt … selon son voeu … je réécoute avec une immense émotion, des frissons, l'ouverture de la Passion selon Saint-Jean de Bach et je me dis que c'est peut-être la plus belle musique que je n'aie jamais entendue ...

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Stefan Zweig ou Romain Gary, mais pas un livre en particulier … 

 

Quel film vous fait pleurer ? Un des films qui m'a le plus bouleversé est « Le temps des Gitans » d'Emir Kusturica …  Mes films favoris : « In the Mood for Love » de Wong Kar Wai et « Les Ailes du désir » de Win Wenders,  mais là c'est l'émotion, un bonheur plutôt que des pleurs …

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Je sais que c'est moi, mais je me pose toujours la question : qui es-tu toi là ?

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A la reine d'Angleterre, mais ce n'est pas grave, je n'ai rien à lui dire.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La ville qui m'a le plus fasciné par son énergie particulière est Istanbul, mais le lieu magique pour moi reste la Toscane … où je vais chaque été donner un workshop … ce paysage me correspond, puis Santorin, que j'affectionne particulièrement … mais le Lac Léman reste mon paysage d'enfance et de coeur … le  lac l'aimant … depuis toujours … ou depuis l'âge de 3 ans … quand je suis venu habiter à Morges … 

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Modigliani en premier lieu, c'est l'artiste dont je me sens le plus proche, dont je comprends  l'élan et les émotions, en photographie il y a eu beaucoup Jeanloup Sieff, Robert Doisneau, Paolo Roversi, des photographes que j'ai eu la chance de rencontrer et le lier avec eux des liens d'amitié … puis plus tard Francesca Woodmann … Sally Mann …. une toute grande, mais je me sens proche d'Eric Satie ou les quatuors de Schubert … Comme peintres, j'adore Egon Schiele, ou Rothko … et Bonnard pour la couleur … j'en oublie, forcément … tant d'autres ...

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Le plus beau cadeau reste l'amour de vos proches et de vos amis … c'est bateau de le dire, mais c'est ce que je ressens … mais j'accepte volontiers une maison en Toscane si jamais ...

 

Que défendez-vous ? Grande question : je dirais l'humanité avant tout … l'honnêteté, la générosité sans calcul, l'humanité qui se manifeste par un simple mot, un merci, un sourire, un clin d'oeil, une main aimante, le bonheur de l'instant présent, rechercher toujours cela, même si ce n'est pas facile … je défends la beauté mais je n'aime pas trop l'esthétisme … Je n'aime pas la perfection … j'aime les ombres … qui rendent la lumière plus belle … et puis surtout l'humour … je ne peux pas apprécier des gens sans humour … et je me demande comment on peut vivre sans humour, sans distance, sans dérision … 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? C'est évidemment très cynique et très drôle … mais pour répondre mieux, je n'aime pas trop cette phrase, dans la mesure où je doute que l'on puisse donner ce que l'on a pas … Il est des êtres qui ont manqué d'amour dans leur enfance, même cruellement, mais qui peuvent en donner car ils ont en eux ce qui leur a manqué …. une soif d'amour … mais pour rester dans le cynisme je pense à cette phrase de Balzac…. En amour, il y en a toujours un qui souffre et l'autre qui s'ennuie … C'est hélas souvent le cas … avec le temps  …  ( avec le temps, on est affairé … ;-) ) Le problème en amour, c'est que souvent, quand on dit Je t'aime … on dit : Aime moi !

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J'adore Woody Allen … combien d'aphorismes du genre pourrait-on citer ? Ma préférée : L'infini c'est long, surtout vers la fin … euh, quelle était la question ? NON !

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Qu'est-ce que vous désirez boire ? 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 28 avril 2015.

 


 
 
 

 

11:05 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

28/04/2015

Henri Michaux à la fondation Jan Michalski

 

 

Michaux.jpg« Henri Michaux  |  Figures · Ecritures », Fondation Jan Michalski,  Montricher, du 21 février au 14 juin 2015.

 

 

 

Pour rentrer dans l’humain il faut toujours revenir à Michaux, ses encres et ses vagues.  Leurs tourbillons laissent toujours en état second. Dans ses jardins abstraits ses arbres (ou ce qui en tient lieu)  surgissent parfois de chats gris de la nuit qui ressemblent à des plongeurs des Nouvelles-Zébrides.  Lorsqu’il les créait Michaux marchait, s’agitait. Parfois il s’endormait (façon d’éveillé, façon d’endormi). Des cauchemars lui lançaient leur boule de neige en plaine figure. Typhon d’images, oscillations, sauts grenus. Ce sont plus des drôleries que des énigmes. L’inverse est vrai aussi.

 

 

 

Michaux 2.jpgIl faut suivre ses taches ou plutôt ses êtres de petite taille. S’attacher aux hommes microbes de la mescaline. Souvent incomplets, bancals. Il leur manque par exemple la moitié du bras. Mais par ailleurs ils restent en excellent état. Michaux en ses versions minimalistes créa  autant de trouvailles « sournoises que traîtres » disait-il. Mais il ne faut pas le croire. Adepte des « Misérables miracles », ni fier ni honteux,  le peintre aimait les consistance gênantes, les sillons, les fractures, l’écorce des êtres comme celle des marronniers. Il feignit d’aimer le lisse. Mais beaucoup d’accidents surgissaient. Pullulation après l’éclipse. Sur un bras délicat il mit, par  exemple, une excroissance désinvolte ou il le plissa comme un genou. Sans pour autant déclencher le rire. On regarde l’inattendu, le rarement visible. On rentre dans l’humain : il commence toujours de façon surprenante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/04/2015

« Suisside » : Dunia Miralles

 

 

 

 

duina 2.jpgDunia Miralles, « Swiss Trash », coll. Poche Suisse, l’Age d’Homme, Lausanne, 2015.Vernissage culturel et festif du livre le samedi 9 mai 2015 à partir de 16h, librairie et galerie HumuS, Lausanne

 

 

 

 

 

Dunia Miralles est (peut-être) la plus romantique des femmes. Certes le titre de ses livres ne le prouvent pas : Swiss trash, Fille facile et Inertie sont pour le moins sulfureux mais ils cachent des histoires d'amour romantiques dont l’excès pousse autant au tragique qu’à l’implacable drôlerie.  Ses personnages sont particuliers (euphémisme). Vivant en funambules amateurs sur le fil de l’existence ils deviennent des vecteurs d’une folie urbaine contemporaine. Quittant sa Chaux-de-Fonds d’adoption l’écrivaine va chercher l’inspiration lorsqu’elle est à Paris « sur le tombeau d'Alphonsine Plessis, dite Marie Duplessis, devenue Marguerite Gautier sous la plume d'Alexandre Dumas fils ». Elle y trouve là un fil romantique pour rendre hommage à la grande littérature et surtout à celles qu’on nomme « putes » ou encore « chandelles consumées, dérisoires » mais qui permettent à leur clients de croire à la vie en donnant du plaisir au « bestiau » qu’il soit avide, insatiable ou triste.

 

 

 

Duina.jpgCes femmes Dunia Miralles les considère comme ses semblables, ses sœurs. Comme elles, Dunia Miralles se sent embrasée, embrassée, oublieuse de tout dans certains instants d’intensité revendiquée comme telle. Néanmoins celle qui feint de se présenter comme pute et soumise ne l’est pas. Elle se veut amoureuse, romantique mais d’un genre particulier.  Ceci dit-elle  la «  potentialise niveau Q, ce qui a pour effet de stimuler sa créativité ». Mais c’est une posture amusante (pour éviter de pleurer) pour celle qui a peu de temps pour se livrer au plaisir des sens : écrire nécessite un grand investissement voire une ascèse. Néanmoins à l'horaire accommodant elle répond au premier appel : « entre un TGV et deux avions, elle descend de ses cieux » pour emmener l’homme dans des transports avec du  « délectable et raffiné » type sucrerie au caramel salé qu’elle « consomme avec une pointe de grand A » comme Amour même si elle ne fait aucune illusion sur la réciprocité romantique de son partenaire. Mais pour elle cela reste anecdotique : brûler son « elle » ne l’empêche pas de voler de ses propres ailes.  Dunia Miralles a payé pour ça comme le rappelle la réédition de son livre majeur « Swiss Trash » avec son « flow » d’ironie contre le malheur. Celui-ci se croit vainqueur mais il n’est qu’un perdant dont l’auteure à tout loisir de lui laisser croire qu’il est magnifique.


Jean-Paul Gavard-Perret


Photo de l'auteure par Shelley Aebi.