gruyeresuisse

05/01/2019

Jean Frémon "lecteur" de Louis Soutter

Soutter.jpgJean Frémon, "Les élus et les damnés", dessins de Louis Soutter, Fata Morgana Editions, Fontfroide le Haut, 2019, 72 p..

Ce qu'on nomme critique ou analyse ne se développe pas forcément en marge de la littérature. Jean Frémon le prouve par sa force poétique, ses différentes qualités d’esprit et de sensibilité qui révèlent ici les oeuvres dernières de Louis Soutter. Dans leur cri sourd se révèle une expérience douloureuse et une secrète vérité autour du mystère de l’image figure de l'enfermement de celui que l'auteur nomme "l'homme envoûté" mais autant habité.

Soutter 3.jpgSoutter resta relégué au sein du refuge de ceux dont il convient de se débarrasser sous le nom d'"Art Brut". Et ce d'autant plus facilement qu'il fut enfermé pendant 20 ans et jusqu'à sa mort dans un "asile" du Jura Vaudois sans le moindre suivi psychiatrique. Sans parcours n'est pas sans rappeler la vie de son contemporain et "pays" Robert Walser faite de solitude et d'adaptation. Mais à l'inverse de ce dernier il ne se mura pas dans le silence et continua à peindre et dessiner compulsivement jusqu'à sa mort pour évoquer le déclin et la disparition nées chez cet hyper doué d'une fixation à une image primitive et maternelle qui ne cessa de le hanter.

Soutter 2.jpgL'ambiguïté de la figuration souligne la douleur de celui qui dessinait à l'encre de Chine - à même ses doigts et sans outils - ses ombres déchirantes sans la recherche de l'effet mais de la seule expresivité de la douleur en une imprégnation primitive sur le papier selon une force instinctive. Ces oeuvres, écrit Jean Frémon "se sont mis à parler en moi, je n’ai fait que les écouter, accompagner leur litanie syncopée." Son livre transfigure l'artiste en Christ non de mais du papier au nom d'une vie de maudit qu'il sut métamorphoser dans le labyrinthe de ses créations esquisse d'une nouvelle comédie de Dante.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/01/2019

Sylvie Mermoud et Pierre Bonard : au dessus du volcan

Mermoud.jpgSylvie Mermoud et Pierre Bonard, "A quatre mains", Club d'art contemporain, Lausanne, 11 janvier au 16 fevrier 2019, "Sylvie Mermoud Pierre Bonard", Aart&fiction , Lausanne.

 

Dans le jeu esthétique du couple chacun prépare le terrain de l'autre et répond à ce qu'il vient de proposer. C'est un rituel en répons, entre nature et culture, minéral et végétal, plein et déplié - chacun ayant soin de ne pas maculer ou biffer le travail de l'autre. Mermoud Bon 2.jpgSouple et lumineux, drôle ou tragique, fluide et liquide tout est prêt à basculer dans les précipices d'un volcan faussement endormi. Aux imaginaires d’imaginer encore là où les deux créateurs multiplient les indices de vestimentures et d'architectures où la chair du monde revient à la rencontre du voyeur sans qu’il ne soit rassasié de ce qui est montré.

 

Mermoud 3.jpgLe double ne mutile pas la créativité mais l'affine et la fait rebondir en une masse d'indices qui sont autant de pierres d'appel. Un ruban ou un nuage vole par le ruissellement d'un quatre mains animées. Elles mêlent la séduction au vide dans l'escarpement du vallon ou de végétaux là où le soupir s'éternise et entraîne la fracture irréductible mais l'union aussi. La tentation devient pressante : soit calfeutrer les portes, soit reprendre une place dans le trafic des espérances - sans songer aux déceptions toujours possibles.

 

Mermoun bon 3.jpgUne rivière de miel annonce un torrent de foudre. Et sous des pluies de braises l’infini du ciel demeure présent. Des combinaisons se conjuguent vagues contre vagues en intrépides gerbes. Le partage des délices reste en sursis, en attente d’instants aussi charnels que mystiques. Les artistes en construisent la provisoire dérobade et l'abécédaire dans un bâti de force et de fragilité. Chaque image semble déjà s'échapper en aveux incontrôlés.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/12/2018

Signer par Signer

 
Signer 3.jpgDavid Signer, "Roman Signer par lui-même", art&fiction, Lausanne, 2019, 17,80 CHF.

Aux fameuses « paroles gelées » de Rabelais qui éclataient à la chaleur répondent les images explosives  de Roman Signer un des artistes suisses les plus exposés dans le monde. Né en 1938 à Appenzell, il ne cesse de redéfinir la sculpture par ses "actions-sculptures". Elles font jointoyer les êtres et les objets avec des éléments premiers dans un jeu poétique et un refus de toute assignation avec merveilleux et humour.

Signer.jpgDe Saint Gall où il habite il a créé la série "Parapluies" pour cet ouvrage écrit avec David Singer - qui malgré son nom ne possède nul lien familial avec l'artiste sauf pour ceux qui voient le mal partout. Conçues comme performances et installations basées sur des processus de transformation de matières à travers l’épreuve du temps les oeuvres donnent lieu à l’enregistrement photographique et vidéographique pour une réception ultérieure. Dans ce livre l'artiste les "complète" en racontant des histoires souvent vraies; merveilleuses et humoritiques au d'entretiens qui mettent en lumière cet aspect méconnu du créateur.

Signer 2.jpgPassionnant et drôle David Signer raconte sa rencontre, lors d'un séjour en Pologne, avec sa future femme Aleksandra. Il défait dichotomies du vide et du plein par ses pas de côté et rappelle, qu'après des débuts difficiles, il connait le succès et trouve lors de ses voyages en Islande et au Japon des clés à ses interrogations. Se découvrent en ce "par lui-même" des réflexions sur sa méthode de travail, son origine et évolution, des rêves mais aussi des vaticinations pas forcément farcesques sur l'intelligence des termites, le scarabée bombardier, les bottes en caoutchouc, les boules de foudre, la musique des forêts, la nature aussi impitoyable que comique. Ce qui ravit David Signer maître de cérémonie et ethnologue spécialiste des sorcelleries des pays de l’Afrique de l’Ouest comme de celles de son homonyme.

Jean-Paul Gavard-Perret