gruyeresuisse

16/01/2019

André Kasper : distances de séparation

Kasper 2.jpgAndré Kasper, "Peintures", Galerie Humus, Lausanne, Février 2019.

 

Pour André Kasper le femme est un territoire (presque) interdit et suave. Leur présence crée implicitement le surgissement d'un certain renoncement tant les modèles baignent dans l'ennui. Existe dans leur apparence une forme d'épuisement même s'il faut bien qu'un jour leur vie commence. Leur regard n'est pourtant jamais enfermé dans le regard de l'autre même si leur attente les porte sur un lit, une banquette ou derrière une vitrine

 

Kasper 3.jpgL'artiste crée des visions parfois frontales et presque "naïves" mais à l'inverse la peinture s'abandonne parfois au mouvement sinueux de la nudité. Des murs d'une chambre ou une vitre protègent de telles présences en leurs débris d'insomnie autour des écrous noirs du temps là où ne se défont pas forcément les cambrures. Nul ne sait ce que de tels modèles représentent pour le peintre. Apparemment il ose s'y perdre car il y a dans leurs silhouette ce qui le fait vivre et anime son imaginaire prégnant, mystérieux, aussi érotique que sévère.

 

 

Kasper.jpgPeindre de telles femmes revient pour Kasper à leur chuchoter des mots. Les silhouettes refusent souvent d'entrer dans le vif du tumulte intime. Chaque portrait à la fois rapproche et sépare. Le regardeur reste seul avec son désir et son rêve. Face à de tels portraits il demeure au mieux un bois flotté. Au pire une épave. Il ne s'en défend pas. Mais qu’importe : seuls les corps secs et les têtes froides songent à  sauvegarder leur dignité dans la dévastation ou la sidération implicite que produit la vision de telle femmes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/01/2019

Jean Frémon "lecteur" de Louis Soutter

Soutter.jpgJean Frémon, "Les élus et les damnés", dessins de Louis Soutter, Fata Morgana Editions, Fontfroide le Haut, 2019, 72 p..

Ce qu'on nomme critique ou analyse ne se développe pas forcément en marge de la littérature. Jean Frémon le prouve par sa force poétique, ses différentes qualités d’esprit et de sensibilité qui révèlent ici les oeuvres dernières de Louis Soutter. Dans leur cri sourd se révèle une expérience douloureuse et une secrète vérité autour du mystère de l’image figure de l'enfermement de celui que l'auteur nomme "l'homme envoûté" mais autant habité.

Soutter 3.jpgSoutter resta relégué au sein du refuge de ceux dont il convient de se débarrasser sous le nom d'"Art Brut". Et ce d'autant plus facilement qu'il fut enfermé pendant 20 ans et jusqu'à sa mort dans un "asile" du Jura Vaudois sans le moindre suivi psychiatrique. Sans parcours n'est pas sans rappeler la vie de son contemporain et "pays" Robert Walser faite de solitude et d'adaptation. Mais à l'inverse de ce dernier il ne se mura pas dans le silence et continua à peindre et dessiner compulsivement jusqu'à sa mort pour évoquer le déclin et la disparition nées chez cet hyper doué d'une fixation à une image primitive et maternelle qui ne cessa de le hanter.

Soutter 2.jpgL'ambiguïté de la figuration souligne la douleur de celui qui dessinait à l'encre de Chine - à même ses doigts et sans outils - ses ombres déchirantes sans la recherche de l'effet mais de la seule expresivité de la douleur en une imprégnation primitive sur le papier selon une force instinctive. Ces oeuvres, écrit Jean Frémon "se sont mis à parler en moi, je n’ai fait que les écouter, accompagner leur litanie syncopée." Son livre transfigure l'artiste en Christ non de mais du papier au nom d'une vie de maudit qu'il sut métamorphoser dans le labyrinthe de ses créations esquisse d'une nouvelle comédie de Dante.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/01/2019

Sylvie Mermoud et Pierre Bonard : au dessus du volcan

Mermoud.jpgSylvie Mermoud et Pierre Bonard, "A quatre mains", Club d'art contemporain, Lausanne, 11 janvier au 16 fevrier 2019, "Sylvie Mermoud Pierre Bonard", Aart&fiction , Lausanne.

 

Dans le jeu esthétique du couple chacun prépare le terrain de l'autre et répond à ce qu'il vient de proposer. C'est un rituel en répons, entre nature et culture, minéral et végétal, plein et déplié - chacun ayant soin de ne pas maculer ou biffer le travail de l'autre. Mermoud Bon 2.jpgSouple et lumineux, drôle ou tragique, fluide et liquide tout est prêt à basculer dans les précipices d'un volcan faussement endormi. Aux imaginaires d’imaginer encore là où les deux créateurs multiplient les indices de vestimentures et d'architectures où la chair du monde revient à la rencontre du voyeur sans qu’il ne soit rassasié de ce qui est montré.

 

Mermoud 3.jpgLe double ne mutile pas la créativité mais l'affine et la fait rebondir en une masse d'indices qui sont autant de pierres d'appel. Un ruban ou un nuage vole par le ruissellement d'un quatre mains animées. Elles mêlent la séduction au vide dans l'escarpement du vallon ou de végétaux là où le soupir s'éternise et entraîne la fracture irréductible mais l'union aussi. La tentation devient pressante : soit calfeutrer les portes, soit reprendre une place dans le trafic des espérances - sans songer aux déceptions toujours possibles.

 

Mermoun bon 3.jpgUne rivière de miel annonce un torrent de foudre. Et sous des pluies de braises l’infini du ciel demeure présent. Des combinaisons se conjuguent vagues contre vagues en intrépides gerbes. Le partage des délices reste en sursis, en attente d’instants aussi charnels que mystiques. Les artistes en construisent la provisoire dérobade et l'abécédaire dans un bâti de force et de fragilité. Chaque image semble déjà s'échapper en aveux incontrôlés.

Jean-Paul Gavard-Perret