gruyeresuisse

11/02/2020

Jean Oth : la nudité et après

Oth.jpgJean Oth, "Échec et scotome", coll. Shush Larry, art&fiction, Lausanne, 2020, 124p.,CHF 17,80.

 

En 2008 est demandé à Jean Oth (1940-2013) un texte d'introduction pour une de ses expositions. Celui qui se disait « au bout du monde et au bordelart », en lieu et place, propose un récit autobiographique qui prend tout son sens après la mort de l'artiste. S'y retrouve en effet la genèse de ses images.

 

 

Oth 2.pngIl évoque ses premières perceptions et émotions visuelles. Entre autres les femmes qu'il "apercevait très haut sur des sellettes de bois". Et plus exactement "les femmes d’argile gris foncé, blanches ou terre de Sienne brûlée (...) qui se penchaient ou se tordaient pudiquement sur moi, en contreplongée bienveillante pour le petit garçon que j’étais." L'artiste est déjà fasciné par celles qui étaient totalement nues mais il ne néglige pas pour autant les autres, "drapées à la manière des pudeurs espagnoles qui exacerbent leur mystère".

Oth 3.jpgLe précuseur et pionnier de l'art vidéo permet de plonger dans les eaux profondes et troubles de sa vie amoureuse et de son travail incessant autour de la représentation et la non-représentation, de l'image et la peinture. « Ce dont je suis sûr, c’est qu’aujourd’hui les images m’ennuient tant que je ne les ai pas partiellement ou totalement cachées » précise-t-il en fin de texte. Il est alors animé moins par la pudeur que par la problématique qu'inclut la nudité et ce qu'elle cache. Il s'agit par l'art de tenter un pas au delà. Le Lausannois l'a poursuivi dans son enseignement à l'ECAL comme dans son travail jusqu’à sa mort en explorant divers types de monstrations.

Jean-Paul Gavard-Perret

10/02/2020

Guillaume Perret et les portraits des impromptus de l'amour

Perret.pngGuillaume Perret, "Amour", L'Espace Nicolas Schilling et Galerie Neuchâtel, du 14 au 22 février 2020, Livre "Amour", Editions ACT, 136 pages.

 

Perret 2.jpgLa recherche plastique de Guillaume Perret devient le moyen de découvrir l’amour à travers celles et ceux que le regard de la société condamne implicitement. Le photographe montre que ce sentiment ne possède pas d’âge, de genre, de codes. C'est une question intime à la fois commune mais toujours particulière et qui souvent dérange l'ordre tel qu'il est admis.

Perret 3.jpgLe photographe place son objectif en face  ou derrière de couples atypiques en mettant en lumière ce qui représente une série de libres choix et selon une approche poétique empreinte de respect et de vérité. George Kouvas précise dans la préface du livre : « Nous vivons dans une civilisation qui a donné la priorité absolue à l’intellect (...). Or à notre époque, il reste encore des choses qui ne peuvent être appréhendées par ce biais. Et c’est alors que nous avons recours à l’art, et à l’amour. »

Perret 4.jpgL'exposition et le livre réunissent les trois éléments qui sortent de la priorité du rationalisme : l’art, l’amour et le fonctionnement du cerveau dans le tréfonds de son "inconscient". Et ce dans le but d'exprimer l’indicible. Après avoir exercé les métiers de maçon et d’enseignant, Perret se consacre entièrement à la photographie. Il cherche à saisir la beauté fragile de l’existence humaine et montre une forme d’intimité souvent révélatrice des enjeux de notre société peu encline à la clémence face à ce qui la dérange là où chaque image vaut bien plus que mille mots.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alain Freudiger : gloire où est ta victoire ?

Freudiger.jpgAlain Freudiger, ""Le Mauvais génie - une Vie de Matti Nykänen", éditions La Baconnière, Lausanne, 2020.

Cette biographie devient le pendant "réaliste" qu'Alain Freudiger accorde à sa belle fiction "Liquéfaction". Certes ici l'inondation est individuelle plus que générale mais la société représente elle-même  une entreprise de liquidation. L'écrivain et critique de cinéma. Membre des revues "Décadrages" et de "La Distinction", grâce à sa curiosité et son travail d'archiviste à la Radio suisse romande, Freudiger crée ici un livre qui tient de l'apologie, de la farce et  de la tragédie.

Le livre retrace la vie du sauteur à skis finlandais Matti Nykänen. Il s’imposa comme prodige ovniesque dans les années 80 en tant que quadruple champion olympique à Sarajevo et Calgary. Mais la suite n'est pas du même tabac : mariages, ruptures, violences jalonnent une descente au enfers. De mascotte Nykänen devient "idiot national" qui flirte avec le rock’n’roll, le striptease, la prison tant il est entraîné dans une valse médiatique où l'alcool tient lieu de démon pour un champion sportif réduit à une icône trash et pathétique en Finlande.

Freudiger 2.pngA la suite du protagoniste l'auteur fait partager l'errance d'une aventure qui passe des lauriers au comique et à l’apocalyptique dans un parcours initiatique à l'envers. Le livre prouve combien la gloire n'est en rien un salut. De l'approbation générale le héros tombe dans le "buzz" de ses dérives. Elles l'écrasent sous la tapette des médias. Le scandale est suivi par l'auteur dans tous ses mécanismes peu propices à la survie du héros dont les plumes d'oiseau des cimes n'auront permis de planer que quelques années avant qu'il retourne à l'état larvaire. Preuve que la gloire est ambivalente. L'avènement de son royaume terrestre demeure bien hypothétique. Le texte le démontre de manière aussi plaisante que rigoureuse. Elle emporte en montrant tout ce que le prestige peut induire et cacher.

Jean-Paul Gavard-Perret