gruyeresuisse

20/11/2016

Images noires contre idées de même couleur - Rodolphe Petit & Élise Gagnebin-de Bons

 

Rodolphe 2.jpgRodolphe Petit & Élise Gagnebin-de Bons, « Je vois des formes qui n’existent plus », coll. So/So, editionsart&fiction, Lausanne, 2016, CHF 32 / € 25

Rodolphe Petit n’en est pas à son coup d’essai. Spécialiste des titres et des textes pétards il a publié deux livres dont « Il se peut qu'ils n'aient pas mangé assez de crustacés » récit fabuleux et érudit qui revenait sur les traces de l'homme préhistorique à travers bien des suggestions sur son extinction. « Je vois des formes qui n’existent plus » est un livre résolument foisonnant de déconstruction et de reconstruction. Il tient d’une fiction échevelée qui renoue avec la grande tradition initiée par le Quichotte. Comme Cervantès, l’auteur renoue avec l’attention lyrique envers un fantôme rêvé dans ce roman de « chevalerie » hors de ses gonds et autant comique que tragique. Si l’ombre du Quichotte plane la quête du Graal est tout autant présente. En une traversée de forêts profondes les temps se bouleversent là où la folie de la langue relie ce qui ne peut l’être par la miction du rêve dans la réalité. La proposition plastique d'Élise Gagnebin-de Bons appuie et approfondit le propos. Tout joue dans son œuvre au noir afin de suggérer ce qui n’existe plus, ce qui n’existe pas.

Rodolphe.jpgJouant du littéral comme du cérébral les formes deviennent telluriques, végétales, animales et aquatiques autant qu’humaines dans la conquête d’une poétique dont le centre de gravité est partout et nulle part. Le recyclage est de mise loin de la grisaille de simples réminiscences. Proche du réel Rodolphe Petit n’y sombre pas. Il étend son domaine de la lutte par ce qu’il dispose, plie, froisse, découpe, projette en reconfigurations incessantes. Son livre inscrit des formes qui ne souffrent aucunement d’arthrose. Elles n’infusent jamais de la vieillerie mais propose une nouvelle forme de narration dans un temps où la rapidité de lecture impose la forme la plus ramassée qui soit. Il n’y a de place ici ni pour colis fichés ni pour verroterie sauf à y voir débarouler un éléphant. Rodolphe 3.jpgTel un aviateur fou, l’auteur fait planer le doute à coup de loopings. Chaque nuage traversé devient un manteau de vision. Le texte ne sert donc plus de croc de boucher pour s’accrocher à une langue morte. Il surgit afin d’évaporer les idées noires et pour que le lecteur s’amarre à celles plus claires de la fiction et compagnie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Des montagnes et des profondeurs « clamavi » : Laurence Revey

 

 
Revey.jpgLaurence Revey, « Le blues des Alpages & Alpine blues » (livre et CD), Editions d’En Bas, Lausanne, CHF 30, 25 E.., 2016.

 


Revey 3.jpgLaurence Revey aime franchir frontières, limites et seuils afin de continuer l’incessant devenir de sa musique et de ses ponctuations textuelles. L’oeuvre maintient le néant à distance et relativise les « choses vues » en leur donnant plus de profondeur et de distance. La chanteuse valaisanne reste arrimée à sa terre tout en sachant s’imbiber des musiques foraines. Le ciel est plus gris chez elle que dans le « Deep-south », mais le blues devient une couleur une idéologie que l’artiste transpose dans les Alpes pour les nourrir d’autres racines.

Revey 2.jpgLe livre album permet d’approfondir l’essence de ce travail et de son parcours. Il est déjà long : vingt ans de bourlingue dans son pays natal et bien au-delà, initiée par Pete Brown, poète rock de « Cream » qui l’emmena vers le rock anglais. Exit «Le Creux des Fées», place aux Alpages. Mais ils ne sont qu’une partie du « paysage » entre Mississippi, fjords et savanes africaines. D’où l’originalité d’une œuvre qui ne cesse de s’émanciper de ses fondamentaux. En réaffirmant sa volonté de ne rien renier Laurence Revey crée entre finesse et tension un mélange où diverses substances musicales s’homogénéisent à la recherche d’émotions toujours plus prégnantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/11/2016

X sous X


Porno 2.pngDes centaines de maris qui seraient bien rentrés chez eux mais qui risquaient d’y retrouver leur épouse décidaient parfois de faire une halte dans un cinéma X. C’est là parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : ils ont tout désormais sur internet et de manière plus bouchère...

Mais savoir que la vie fait de nous des figurants passifs alors qu’au cinéma porno les acteurs  sont en mouvement (pas question de regarder l’heure à la pendule du studio) ne suffisait pas à appâter le gogo. Toutefois les autorités « sanitaires » de la morale avaient le bras séculier lourd. En 1975, la loi française interdit l’usage d’images explicites sur les affiches de films pornographiques. Dès lors les distributeurs doivent multiplier les chartes graphiques et linguistiques pour répondre à la pénurie organisée.

Porno.pngDe cet important corpus « Pornographisme » propose une sélection et un historique de graphismes kitschissimes à la mode psychédélique et de titres extravagants : « Orgies au camping », « La Comtesse est une pute », « La grosse cramouille de la garagiste », « Les vieux sur la vieille » ou « Merlin l’emmancheur ». Pour un homme seul et désirant le rester ces appels étaient une bénédiction. Les stars du genre étant connues cela évitait les présentations en une époque où la pornographie devint ce qu’elle n’est pas : non une monstration mais une évocation. Grotesque ou poétique, c’est selon.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mickaël Drai & Christophe Chelmis, « Pornographisme », éditions Marque Belge, 2016.