gruyeresuisse

20/12/2017

Florian Javet : l’un dans l’autre

Javet 4.jpgFlorian Javet, « La Prise », Collection Sonar, art&fiction, Lausanne, 2016.

Au moment où le monde s’éparpille en une suite de propositions douteuses, l’éditeur Florian Javet rassemble, recompose. Mais qu’on se rassure : il n’a pas la prétention de changer le monde. Il a mieux à faire. Il remonte à sa manière le fleuve du réel jusqu’aux affluents du songe tel un saumon revisitant ses sources.

 

Javet.jpgLe magicien d'eau dose ses effets, propose le palimpseste d’un livre en faisant de l’édition elle-même le process de la création. Il a extrait de ses carnets 35 dessins. Mais pas question de les dupliquer, de les copier coller. L’artiste et éditeur s’oblige à un travail de reprises. Il crée « en repons » à ses œuvres originaires de nouvelles. Le livre devient le creuset « in progress » de la création dans l’image de livre et le livre d’images

 

 

 

Javet 3.jpgLes premières (celles des carnets) perdent leur visage sans que l’artiste ne se fasse d’illusion sur ses misérables miracles (pour preuve parfois il biffe, caviarde) mais pas question pour lui de lâcher prise et de se perdre en d’autres activités. Il prouve que tout livre a quelque chose à dire et à montrer.

Javet 2.jpgChaque dessin devient un radeau sans que Javet se méduse en se prenant pour un visionnaire ou un errant des mers. Manière pour lui de se méfier des mystificateurs de l'absolu qui pêchent les regardeurs dans les filets du lyrisme. Face à eux il cultive son indignation ludique. Le dessin reste donc l'erreur essentielle. Certes elle ne justifie pas de tout mais permet d'inventer une liberté afin de garantir des moments parfaitement inutiles.

Jean-Paul Gavard-Perret

08:42 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

19/12/2017

La flamme trop vite éteinte de Benjamin Mecz

Knulp Bon.jpgAu cours de la "Biennale de Lyon 2015", Benjamin Mecz qui vient de disparaître prématurément a proposé ce qui restera comme son œuvre ultime : un radeau surmonté de flambeaux formant le nom «Knulp». L’œuvre est un hommage à la condition d’errance du héros de H. Hesse et à son choix de vagabond du monde occidental. Libre et joyeux il représenta un appel et un « repons » face à une société contrainte et qui ne pouvait l’accepter. Une telle métaphore au puissant substrat littéraire était propre à s’ancrer dans l’imaginaire : la périlleuse architecture de flambeaux venait contrecarrer les architectures du monde. Il y eut là une confrontation dangereuse entre le fleuve de la vie et le feu d’une âme libre.

Knulp bon 2.jpgMecz Bon.jpgCelle de l’artiste le fut. Son œuvre reste d’une radicalité exemplaire pour dénoncer un monde soumis –entre autres -b à la dictature et la réitération des normes comme des marques mondialistes. Le plasticien a déplacé leur signalétique en créant - dans « One size fits all » - une maison de l’être (sous forme de tente et sac de couchage) à l’aide uniquement de l’étiquetage de pièces textiles. Leur matière fut ironiquement remplacée par celui-là. Et ce dans un esprit Dada revisité et ne se limitant pas à la simple farce. A l’inverse mais dans une même logique il a fracassé le logo de « Fruit of the Loom » (pomme et feuille de vigne) gravé sur une plaque funéraire de marbre pour n’en laisser visible que les fragments dérisoires.

Loom.jpg

Mecz bon 2.jpegBenjamin Mecz restera un des rares artistes qui ont osé et osent remettre en cause ce qui fait le statut de l’artiste et de l’objet depuis la Renaissance. A savoir sa signature.L’œuvre en son geste - et tout un travail sur la répétition - demeure, quoique inachevée, un point fort de l’esthétique voire d’une forme d’éthique (espérée) contemporaines. Les étouffements de piles de vêtements y furent un prélude à Knulp : parfaitement rangés ces pièces eurent comme pendant le vide où ne demeurait que la flamme d’une chandelle témoin d’un besoin d’oxygène pour exister. Ce qui induisait forcément un danger et un dilemme entre être ou posséder. L’artiste a donc su reconsidérer les conditions de la monstration et remettre à niveau la question du regard par rapport à l’art afin de savoir si ce dernier est une valeur ou une marchandise. La question reste ouverte mais Benjamin Mecz indiqua une réflexion de fond. Et de formes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Familles je vous hais - Robert Walser

Walser.jpgRobert Walser , « L’Etang et Félix », trad. de l’allemand par Gilbert Musy, 96 pages, 8,50 €, Zoé editions, Genève

Les Editions Zoé poursuivent le travail d’édition de Rober Walser et proposant des œuvres souvent méconnues comme « L’Etang et Félix » - deux brefs récits dialogués. Le second d’ailleurs a été mis en scène au siècle dernier. S’y retrouve un des aspects premier de l’œuvre de Walser : la capacité de dire, sinon tout, du moins l’essentiel en une écriture minimaliste. Sortant des voiles de la pudeur, se dégageant de toute graisse et pompe, l’écriture met l’accent sur un monde bien étroit sans négliger une ironie à la Beckett. Divisé en vingt-quatre fragments « Félix » est fulgurant et suggère une jeunesse vécue sous le joug puritain. Chaque membre de la famille en prend pour son grade. Les grands parents sont des potentats, la mère toujours occupée n’en peu mais. L’auteur règle ses comptes et Jacob von Gunten (le narrateur de "L’Institut Benjamenta") n’est pas loin.

Walser 2.pngAvec « L’Etang » (premier texte de jeunesse) propose la sous-couche initiale sur le même sujet. Ce texte était à l’origine destiné uniquement pour la sœur du futur écrivain. Il est ici accompagné d’une postface qui donne la clé de ce texte écrit en suisse allemand (et non en allemand) afin que les mots utilisés aient un sens particulier que la traduction a forcément du mal a faire apprécier. Le narrateur écrit (déjà) : « J’aimerais presque mieux ne plus être nulle part que de rester ici ». Et celui-ci s’en donne à cœur joie (si l’on peut dire). Ne pouvant ouvrir la bouche en « live » - il écrit tout ce qu’il pense des « noces chez les bourgeois ». Durrenmatt n’est pas loin. Et le texte est terrible dans sa précision clinique. Toute la cruauté de l’auteur fait de son texte le parfait manuel de désolation créé pour le rire de sa sœur. La crudité du verbe et celle du monde et de sa morale sont des « arguments » qui donneront à l’œuvre un caractère souvent inégalable.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:39 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)