gruyeresuisse

20/03/2020

Alice Jaquet : fées du logis et autres rêveries

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Née à Bâle en 1916 et décédée à Genève en 1990, Alice Jaquet fut peintre, dessinatrice et illustratrice dont l'expression se rapproche d'un art volontairement naïf et surréaliste parfois afin de conserver toute la fraicheur aux portraits comme aux natures mortes.

 

Jaquet 2.pngSes femmes sont légères - mais à la manière des nymphes et ses hommes n'ont rien de ces guerriers assis devant une table dressée avant de solliciter, après leur repas, le dessert escompté... En cela l’artiste est l’héritière des sorcières surréalistes. Au besoin elle caresse les chimères, s'amuse , découpe, séduit plus qu'elle n'inquiète.

 

Jaquet 3.pngElle fait abstraction des normes et des convenances dans ses visions et merveilles. Le quotidien devient un petit traité de fantaisie aux images moins dilatées qu'elliptiques. Tout est là de manière crue mais jamais "sexhibitionniste". Les images en leur dé-dire et délire montrent ce que bien d’autres cachent. Elles engendrent des ouvertures et offrent un temps pour le rire, un autre pour la réflexion. C'est pourquoi ici l’image ne se vide jamais de sa substance et permet de ranimer les fées du logis qui ne sont pas réduites à l’état de fantômes au sein d’une révolte féministe implicite et fantaisiste.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/03/2020

Charles-Albert Cingria poète émerveillé de Paris

Cingria.jpgCelui qui se nommait «chat sauvage» ou encore «monsieur en complet gris suivant les nuages» semblait écrire à la va comme je te pousse. Il pouvait multiplier plusieurs versions d'un même texte sans que puisse être découvert laquelle était la définitive : preuve que l'auteur était un virtuose des mots.

Inclassable et paradoxal, pédaleur encore plus véloce que Jarry, ami de Claudel, Jouhandeau, Max Jacob, de Cocteau et de combien d'artistes, il fut considéré par Jean Starobinski comme "un des meilleurs peintres de Paris". Aria del Mese le prouve. Après avoir voyagé en Europe et en Afrique et avant de retrouver sa Suisse natale, Cingria s'établit dans la capitale française où il. publie des chroniques dans La Nouvelle Revue Française. Dans ce texte il décrit Paris commme "une ville où on voit tout d’un coup des choses comme ça : un papillon qui sort du cerveau d’une statue, puis s’élève d’un lourd vol vaseux, puis plane."

Cingria 2.jpgLa ville est plus belle dans ses évocations qu'elle ne l'était réellement à l'époque. Cingria y voit de l'or sur les façades et "de l’herbe tendre, de belles meules éternelles" pas très loin de là. Voire... Mais se retrouve là son aptitude aux évocations émerveillées qui rendent son monde et son écriture incomparables."Aria del Mese" devient une boîte à surprise sur une table de nuit. Mais elle contient bien autre chose que des babioles. Sous un ciel magnanime s'y découvre d’étranges fleurs plantées dans le désordre. Sous l'eau tarie des fuites des toits de Paris les odeurs stagnent en mille sources d'inspiration.

Jean-Paul Gavard-Perret

Charles-Albert Cingria, "Aria del mese, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 80 p.

(dessin d'Alechensky pour "Carnet du chat sauvage").

Pascale Lefebvre : poésie et sensations

Lefebvre.jpgA 15 ans  Pascale Lefebvre apprend à Bienne la photographie chez celle (Marguerite Courvoisier) qui lie son art à la philosophie de l'existence. Qu'importe l'antiquité du matériel de prise de vue : au contraire même. Et l'artiste écrit : " rien ne ressemble à un atelier de photo, nous sommes dans un salon privé, presque chez un antiquaire…". Elle se familiarise à la prise, au tirage : "j’apprends également la précieuse alchimie d’anciennes recettes et prépare ces formules magiques pour des papiers argentiques sélectionnés avec soin" ajoute-t-elle. Le tout dans un espace où le mode de vie de son initiatrice est frugal car réduit à l'essentiel.

Levebvre 3.jpgElle aura appris la douceur et la luminosité qui imprègnent ses prises quel qu'en soit le format. S'y retrouve l'essence de la vie sous toutes ses formes. Pascale Lefebvre travaille comme photographe indépendante et a reçu plusieurs prix et distinctions en Suisse et Allemagne . Son livre "Calas" obtint le Prix Kodak à Stuttgart et "SeeLand" le Prix des Plus Beaux Livres du Monde à Leipzig. Elle s'installe à la fin du siècle dernier en Espagne, vit "dans une maison isolée où l’eau et l’électricité arrivent péniblement" et s’initie a à la photographie numérique puis retourne à Bienne en 2014.

Lefebvre 2.jpgPascale Lefebvre transforme les données «objectives» du réel. Tout s'y retrouve lointain et proche. La créatrice casse le piège des contours, crée la débandade des horizons afin de montrer leurs confins pour éviter qu'ils reculent à l'infini. Entre expressionnisme et impressionnisme, ses photos regardent la beauté du monde. Et lorsque la photographe saisit personnages ou objets elle leur redonne des volumes de caresse. Il ne s'agit pas de les emprisonner mais de libèrer les formes de leurs limites et de leurs ombres.

Jean-Paul Gavard-Perret