gruyeresuisse

20/10/2018

Nicole Miescher : mémoire et attente

Miescher.jpgNicole Miescher, « Siberien », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 7 septembre 2018 au 8 janvier 2019

Nicole Miescher fait entrer dans des espaces où la solitude (comme la proximité d'ailleurs)  n’a rien de glorieuse lorsqu'elle n’est pas choisie . L’artiste entraîne non vers un monde plus sûr mais vers celui qui plombe. La forêt substitue au temps son absence en une interminable traque. Créer revient à  se livrer à cette fascination de la perte. Ce qui prouve d'ailleurs que « faire » ne sauve rien mais enfonce, pique à la solitude en croyant sauver ce qui ne peut l’être dans un ailleurs qui est aussi un ici. L'art n’a plus de certitude ou de prise mais sans doute conserve l’espoir d’anticiper sur ce qui échappe et échappera toujours jusqu’à l’épuisement. Nicole Miecher au sein de la fixité fait le pari d’un "cela n’a jamais eu lieu encore" même s’il n’existe jamais de  première fois, même si tout recommence indéfiniment.  Reste entre les arbres et l’hiver un creusement sourd qui rappelle implicitement des connotations historiques. L’absence est donc l’affirmation de l’art mais en même temps il affirme une émergence là où l’insaisissable fait aussi le jeu de l’"indessaisissable" - l’inaccessible. La créatrice ne cesse de chercher ce  qu’elle ne peut prendre, mais seulement reprendre ou essayer de toucher dans l’espoir d’un sens à jamais perdu au sein de l’énigme.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2018

Corinne Walker : Genève la bipolaire

Walker.jpgCorinne Walker, "Une histoire du luxe à Genève" (Richesse et art de vivre aux XVIIe et XVIIIe siècles), La Baconnière, Genève, 2018, 30 € | 35 CHF, 240 pages 

 

Spécialiste de l’histoire culturelle de Genève sous l’Ancien Régime, Corinne Walker oriente ses recherches par la transversalité des disciplines sur l’évolution du luxe, ses pratiques ostentatoires en tant que "marqueurs" socio-politiques et culturels dans la cité. Elle illustre comment une sensibilité individuelle et collective serpente dans une ville "double". Genève est à l'époque (et il en demeure aujourd'hui plus que des "restes") la ville dont Calvin représente la figure tutélaire d’une austérité sans concession dont Rousseau lui-même eut à souffrir.

Walker 2.jpg

Mais la ville était aussi animée par une bourgoisie marchande où fleurissaient horlogers, joailliers et les banquiers. Tous ramenaient sur les rives du Léman, la richesse du monde. Corinne Walker précise comment cette dualité cohabitait. Elle prouve aussi combien la culture et le progrès, qu'on le veuille ou non, sont les fruits du développement du marché financier. L'auteure anime un tableau vivant de ceux qui par leurs goûts des arts et leur fortune firent de Genève ce qu'elle est devenue. Les membres de la famille Pictet, le pasteur Ami Lullin et sa fille, Horace-Bénédict de Saussure deviennent les figures de proue d'un monde où la religion, la science, les arts et le capitalisme naissant transforment la ville, en dépit d'un ordre religieux, en une des cités des Lumières.

Walker 3.jpgL'auteure met en scène la ville plutôt que de la figer. L'histoire dépasse ici une simple fonction mémorielle et réaliste : elle ouvre à une combinaison narrative vivante où diverses strates se combinent. Corinne Walker fait jaillir des substrats de « vieilles » images une approche où, par l'évocation du passé glorieux, le fil du temps trouve une continuité. Si bien qu'au sein des récurrences se dessine un espace où à la raison se mêle une certaine rêverie. Tout navigue entre différentes postulations. Elles trouvèrent une sorte d'équilibre dont la cité de Calvin bénéficie encore.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

17/10/2018

Sophie Calle et les causes non communes

Calle.jpgSuivre les traces de Sophie Calle (du moins celles qu’elle propose) est toujours un exercice d’intelligence que l’artiste fait partager. Multipliant les chemins de traverse elle transforme sa vie, ses expositions, ses livres en labyrinthe optique.

 

Calle 2.jpgCe qui semble tenir de la fantaisie personnelle appartient à la traversée du désir : pas forcément sexuel mais celui de l’image. Celle-ci et ici ne se donne pas d’emblée puisque recouvete d'un codicille où est précisée la raison qui a poussé la créatrice à engendrer un déclic.

SCalle 3.jpgeulement ensuite il convient de soulever son voile comme se soulève une jupe pour voir « dedans ». L'artiste joue de son pouvoir et de sa finesse pour créer un renversement des ordres et une manière de mettre le lecteur voyeur à contribution face aux dépositions phrastiques et aux process figuratifs. A lui d'achever le travail.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Calle, « Parce que », Editions Xavier Barral, Paris, 2018, 32 E..