gruyeresuisse

19/09/2017

Claudia Comte : massacre à la tronçonneuse

claudia-comte.jpg« Claudia Comte », Textes de Fanni Fetzer, Chus Martínez, Matthieu Poirier, entretien avec Claudia Comte, JRP/Ringier, Zurich, 2017, 160 p., 40 E.

Originaire du petit village perdu de Grancy dans le canton de Vaud, élève de L’ECAL, Claudia Compte vit désormais à Berlin. Elle n’oublie pas pour autant le chalet de bois de ses origines où elle appris le plaisir de cette matière vivante. Son œuvre joue de l’environnement naturel et de l’esthétique rustique qu’elle les détourne avec ironie. Elle mixte les montagnes jurassiennes à celles de l’Ouest américain découvertes lors qu’un voyage avec ses parents et ses frères. Entre farce et rigueur, par ses gravures, peintures, sculptures, installations, vidéos, elle poursuit un travail où l’atmosphère des films l’horreur jouxte le cartoon. S’y croisent totems, oreilles de lapin, onomatopées écrite en lettres matérialisées là où Pop et Op arts se croisent, de même que l’art concret et expressionniste abstrait.

Claudia Comte.jpgAdepte de la tronçonneuse, la Vaudoise est une parfaite iconoclaste. Elle travaille le bois entre autres pour les plaisirs olfactifs que ce matériau dégage. Quant à l’outil, il lui permet de travailler vite et bien : « . Je ne m’imaginerais pas tailler mes sculptures avec un ciseau à bois.» dit-elle. Et elle passe rapidement de la conception de formes et de projets sur l’ordinateur à la réalisation « motorisée » dans un besoin compulsif de créer. Mais sous l’aspect farcesque des réalisations se cache un processus de conception très élaboré et l’œuvre est désormais très éloignée de son « étude de formes patatoïdes à l’effet comique, inscrites dans le système strict et rigoriste d’une grille » créé pour son diplôme à l’ECAL.

Claudia Comte 3.jpgExistent désormais divers symptômes de métamorphoses d’origine élémentaire mais de nature quasi magnétique et en proie à des postulations contradictoires L’obsession joue entre le hideux et la beauté en une forme de majesté qui rappelle paradoxalement et dans la rudesse l’atmosphère de Lautréamont et son penchant pour les contraires qui s’attirent. L’ironie reste en contact avec une puissance et des présences indéterminées, une substance où la plénitude prend des chemins de traverse entre pacification et violence. Nature et matériaux jouent comme des stimulants : le « je » humain de l’artiste y trouve accès à une expérience autant personnelle que mythique. Elle oblige peut-être l’artiste à se reconnaître sous le jour le plus étranger.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/09/2017

Blag Jacques : carrés d’astres

Demarcq.jpgDemarcq sait combien - grâce à Apollinaire - le poème devient incisif en mettant le zig dans le zag et l’icône dans l’idiome. Le calligramme soulève la platitude du logos puisque l’écriture s’observe aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Les mots trouvent pour accuser le réel un allié de choc dans les déterres-gens plastiques pour afficher la noirceur du monde sans négliger d’en rire.

Demarcq 3.pngLe poète des "Zozios" et de "Tonton au pays des Viets" plutôt que des coups de gong préfère ici jouer au gars zouilleur, un rien merle moqueur. Il trille et étrille un temps devenu « zinzin » sans pour autant se contenter d’éructer des brèves de comptoir et de plombiers zingueurs. Avec les appuis de Picasso, Arp, les Delaunay (entre autres) l’auteur feint de jouer les hauts hardeurs sans pour autant « pâtouiller dans la bouillasse » sexuelle.

Demarcq 4.jpgCe Hell-Angel au zèle déployé chatouille le verbe de guili-guilyrique. Aucune mésalliance n’existe entre vignettes, graphismes et mots. Ces derniers - et en conséquence - ne manquent pas de corps. Manière pour Demarcq de se démarquer et de faire le Jacques là où, en référence à Calder, des calvaires phrastiques créent des chapiteaux mouvants.

 

 

Demarcq2.jpgL'auteur devient le major d’home sweet home et ses poèmes prospèrent en multiple yop là boum ! Il se fait autant apollinien qu’apollinairien. Chaque texte devient un petit miracle d'élans pour creuser des espaces au sein de chorégraphies en arrêt sur image. Le passé du créateur des "Calligrammes" est empiété : il devient un présent pimenté de salsa démoniaque. L’auteur y baratte sans bar à thyms un corps puce pour rappeler à l’humaine condition qu'elle l’est bien peu souvent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Demarcq, « Suite Apollinaire », coll. « Calepins », Editions Plaine page, Barjols, 30 p., 10 E., 2017.

17/09/2017

Fifo Stricker le baroque

FifoStricker.jpgFifo Stricker, « Dessins – aquarelles », Galerie Patrick Cramer, Genève, du 14 septembre –au 31 octobre 2017

Tout chez Fifo Stricker est traité physiquement, de manière charnelle plus que psychologique. Chacun est atteint par la « monstration » de notre propre monstre et de celui du monde mais selon une explosion baroque des formes et des couleurs. L’ensemble reste résolument d’ici-bas, d’ici même donc humain ou animal dans les dernières preuves « d’amour ».

Fifo .jpgLa chair est présente non dans ses affres mais à travers ses parures sans forcément un retour à la pudeur mais sans pour autant en provoquer l’outrage basique. La puissance du dessin est là : tout est jaillissement primitif et poétique. Le Douanier Rousseau n’est pas loin, tout comme les arts primitif et surréaliste. Les carnations deviennent intenses et de nombreuses sensations sont provoquées par une création qui mêle le réel et l’onirique sans le moindre recherche de l’esquive.

Fifo 2.pngL’obsession du corps animal, l’inscription de la corporéité par la technique plastique renversent nos présupposés idéologiques au sujet du corps consommé / consommable, du corps du désir, du corps de jouissance, etc.. Il redevient poétique. Et par la magie fomentée par Stricker il ne pourrit pas. Il n’existe plus d’analogie entre l’art et la mort. La matière singulière du premier dégage de l’angoisse, en construisant un memento mori drôle et fantastique, qui en appelle moins à l’intellect qu’à la sensation vive.

Jean-Paul Gavard-Perret