gruyeresuisse

23/12/2016

Philippe Fretz : interférences et diffractions


fretz.jpgPhilippe Fretz, « Double-porte I », In medias res, n° 8, décembre 2016, art&fiction, Genève,Lausanne.


On aurait tord de se passer des portes puisqu'elles sont faites pour ça. Quelle qu'en soit la largeur - et à défaut d'épaisseur suffisan(te lorsque l'homme ne les franchit plus - la lumière filtre encore. Comme à travers les fentes de Thomas Young que Philippe reprend à sa "main". Dans les jeux d'ondes une annonciation a lieu. Le jeu des interstices crée des frises auxquels l'artiste concrétise, femme aidant - puisqu'on parle d'Annonciation - des interprétations cosmiques. S'y mirent ex cathedra(le) engloutie d'étranges fluctuations voire des orgies mentales qui sont autant de questions à résoudre sur l’interprétation des images et du monde.

fretz2.jpgPhilippe Fretz y présente in extenso ou presque des panoramiques aux excroissances sourdes : des factures visuelles se succèdent en se gonflant par attroupements intempestifs que la Visitée génère de sa seule présence. Ouverte à l'univers, à ses accidents et autres apocalypses, tocsins et calypsos, elle malaxe le cortex qui parvient au paroxysme d'un défoulement. fretz3.jpg

 

Il y a là de nombreuses morsures qu'entraîne le modus existenci de cette double porte : Marie flitoxée de lumière par la chaleur de Dieu qui est lumière) se prive d’un petit lainage XXL mais offre à la fois entrée et sortie là où comme l’écrit Tim Mareda dans sa postface « les idées à l’image des corps cheminent et interfèrent ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Princesse aux pieds nus avec des chaussures rouges : Emilie Chaix


Chaix.pngLes dessins et les sculptures d’Emilie Chaix proposent des narrations génériques donc premières à travers menhirs et totems : ils ne sont pas phalliques mais remettent en cause la question même du genre à travers cinq couleurs clés : « le rouge – pour le dégoût et l’organique, la couleur chair – pour l’attraction, le noir – pour l’absolu, le brun – pour le bois et la nature, le blanc – pour la pureté et les os ». Créant à l’instinct ("en dormant" dit-elle) l’artiste devient une chaman dont l’ambition possède une dimension prométhéenne : dégager le monde tel qu’il est de ses miasmes au nom de l’amour.

Chaix2.pngEmilie Chaix devient tout autant la réincarnation d’une fée que certains prendront pour une sorcière aux chaussures rouges, celles de la « Belle au bois hurlant » (dit-elle) qui rêve de prendre son envol tout en conservant un corps dont elle révèle la profondeur en « opérant » (ouvrant) sa peau. Existe dans l’œuvre l’envers et l’endroit, le cocon et ce qu’il cache en une suite d’hybridations (être humain/animal, dehors/dedans) montées en neige fourmillante de couleurs. Sous la légèreté du trait, le corps est abyssal. Il devient en un mixage formel où transparaissent le désir protection et la présence de la vulnérabilité.

Chaix3.pngD’où le perpétuel montage/démontage proposée par la créatrice entre alacrité et gravité déclinées de manière ludique insidieuse et poétique. La sculpture parachève ce que le dessin propose par son mixage  baroque de divers matériaux. Un peuple intérieur s’anime à travers les textiles, plumes, os etc. afin de rameuter un art rupestre. Il ramène à la cruauté de l’antérieur, à une immémoriale peur, au dur de durer en ce qui demeure un hymne de vie et l’éloge de la beauté chez celle qui devient la primitive du futur.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/12/2016

Peter Franck : vues de dos. Ou presque.

Franck 5.jpgStation debout (mais pas toujours), les femmes de Peter Franck sont au milieu de leur île. Plus besoin de mettre les voiles pour les atteindre. Ni d’ailleurs forcément les enlever. D’autant qu’elles le font elles-mêmes. Ce sont des mauvaises herbes qui brûlent le vent. Vêtus de leur peau et de quelques atours les corps font de la femme une déesse dont la tête parfois se renverse pour différents orgasmes ou péchés : luxure, gourmandise etc.

Franck 4.jpgReprenant la culture des principes contraires Franck crée une narration particulière : la vieille esthétique des films porno est tricotée au profit d’un nouveau style. La courbure des corps - précisément calculée - ouvre à la drôlerie, à la farce ludique. Tout est saisi de face mais de dos. Bouche et mains se touchent mais « par défaut ». Les chausse-trappes constellent un territoire interdit. Il suffit qu’une naïve (mais pas trop) lève les bras : le tour est presque joué. La langue sur les lèvres espère conserver la chaleur du foyer. Mais pas celui que le voyeur a espéré. Bref la photographie devient un puits avec une corde au milieu pour pendre celui qui croyait y descendre afin de prendre un bain de jouvencelles.

Jean-Paul Gavard-Perret