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02/11/2018

Anne Sylvie Henchoz : exercices de transgression

Henchoz.jpgAnne Sylvie Henchoz, « Don’t forget to touch me », TSAR éditions, Vevey, 2018.

Anne Sylvie Henchoz est une artiste polymorphe et multipartitas. Elle produits entre autres divers types de performances narratives et poétiques. Elle y invente des situations conçues comme des cérémonies où la manière d’entrer en rapport avec les autres prend des aspects atypiques. Le tout dans des énoncés et un langage chorégraphique.

 

 

henchoz 2.jpg« Don’t forget to touch me » est un livre d’artiste où Anne Sylvie Henchoz réunit une collection d’invitations et de scénarios pour de futures performances. Celle qui porte le nom du titre du livre est «un ensemble de pièces chorégraphiées dans lesquelles les danseurs et musiciens qui les concrétisent utilisent les corps des uns et des autres pour produire des percussions rythmées. » C’est une manière de créer dans les imageries aux profonds remous charnels et ludiques par la vie que les participants se donnent. La créatrice présente dans de telles possibilités de transgression narrative, un mouvement où la morale s’éloigne à mesure que le corps se rapproche jusqu’à devenir langage et où l’apprentissage de la liberté d’être passe par des déphasages intempestifs.

Henchoz 3.jpgL’instigatrice des hautes œuvres et basses besognes se moquent de la beauté classique des corps ; ici la femme se libère d’elle-même. Anne-Sylvie Henchoz renverse toutes les mièvreries, transcende les poncifs pour donner une dimension érotique au sentiment d’exister

Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Ambrosino et Georges Bataille à la recherche de la vérité

Bataille.jpgComplétées d’un essai inédit de Bataille sur Jean- Paul Sartre (1946) et de notes et manuscrits d’Ambrosino, ces lettres poursuivent le dialogue entamé avant guerre par les deux correspondants. Le philosophe et le scientifique manifestent un grand respect l’un envers l’autre. Ils cherchent à découvrir le monde et les hommes qui l’habitent, l’univers physique - celui des particules jusqu’au monde des étoiles. « Un monde formidable, si nouveau pour moi » écrit Ambrosino.

Bataille 3.jpgDans cette correspondance se retrouve le côté passionné des deux correspondants. Ils sont fort de leurs savoirs mais vulnérables affectivement. Ils abordent des thématiques essentielles. Pour eux les valeurs soumises à l’éclairage du temps flambent comme des allumettes depuis les origines de l’homme, du monde, des civilisations. Les deux correspondants à la fois s’opposent et se réconfortent. Tout ne va pas sans heurts. Ils font des efforts pour toucher au mystère de l’homme dont l’essence est ce qu’il nomme « poésie . Ils continuent de la chercher comme ils le firent avant guerre au sein des premières revues qu’ils fondèrent (dont « Acéphale ») et celles qu’ils créèrent ensuite (« Critique »entre autres).

 

Bataille 2.jpgLes deux épistoliers font preuve d’écoute même s’ils s’accusent de ne pas s’entendre. Les deux auteurs font preuve d’attention, de lucidité, d’évidente responsabilité de ce qu’ils font tout en préservant la primordiale nécessité d’être soi-même. Claudine Frank offre de ce dialogue une édition scientifique, pertinente. Entre le philosophe et le scientifique, se retrouvent - pour peu qu’on les décontextualise- des réflexions qui n’ont rien perdu de leur actualité. Entre autre sur la notion d’énergie. La réflexion prend dans un tel échange une dimension telle qu’elle pourrait aujourd’hui encore « nourrir » le débat intellectuel jusque dans ses nouvelles données spécistes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Ambrosino, Georges Bataille, « L’Expérience à l’épreuve, correspondance et inédits ( 1943-1960 ) », coll. « Hors Cahiers », Editions Les Cahiers, 2018

 

 

01/11/2018

Gina Proenza : de l'île colombienne à Lausanne

Proenza.jpgGina Proenza, "Passe Passe", Centre Culturel Suisse, Paris, 2018, "L'ami naturel", vue d'exposition, Kunsthaus Langenthal, Suisse, 2018.

Gina Proenza fonde son travail sur des récits qui mêlent recherches anthropologiques, contes et légendes ancestraux, influences littéraires (Borges, Bioy Casares, etc.) qu'elle met en rapport avec son territoire vaudois d'adoption. "Passe Passe" est occupé presque totalement par une plateforme peinte séparée du sol par une vingtaine de centimètres. Le spectateur qui la parcourt éprouve une impression d’oscillation accompagnée de légers craquements.

Proenza 2.jpgL'artiste rappelle de la sorte le lieu de sa minuscule île colombienne considérée comme un des territoires les plus peuplés du monde. Mais, tandis que sur l'île tout est grouillements joyeux et où l'espace privé et publique se mêlent, ici tout se réduit à une expression minimaliste qui devient son contre-modèle ou son utopie.

 

Proenza 3.jpgMarcher sur la plateforme permet de faire l'expérience d'un doute : chaque présence tierce crée un nouveau tangage et souligne de manière métaphorique et transposée des habitus. L'artiste - entre autre avec Michel Richet qui pratique le rituel de s'envoyer quotidiennement la photographie des cygnes sur le rivage du lac Léman - transpose ses cartes postales sur de la toile moustiquaire pour réunir la communauté de son île colombienne et celle de son immeuble à Lausanne. Elle crée des drapeaux, emblèmes poétiques d’un territoire en équilibre précaire, débordement, délicatesse en divers types de superpositions, substrats et « rempotages" minimalistes. La créatrice jardine ses émotions à sa main par des visions aussi allusives que fabuleuses en préférant le presque rien à l'opulence.

Jean-Paul Gavard-Perret