gruyeresuisse

08/08/2019

Aurore Claverie voiles offertes à la brise

Claverie.jpgAurore Claverie aime jouer avec les énigmes surréalistes. Mais pas que. Car soudain une rude réalité fait retour : "Ce matin je porterai des talons corail et le ciel dans un dernier hoquet récitera un Notre Père qui êtes aux cieux . Il est neuf heures dans le funérarium, j’approche mon doigt de sa chair réfrigérée." Néanmoins une narration onirique suit son cours : "Je suce l’os de la mémoire, des ornières sur ma langue où les hommes continueront de rouler. (...) Mon corps est ouvert aussi souvent qu’une boîte où les mères cachent les dents de lait." La subtilité poétique avance dans une préciosité qui se justifie totalement pour transfigurer  certains moments d'où naissent une intolérable anxiété doublée d'un attrait irrésistible.

 

Claverie 2.jpgL'auteure fait de ses textes un bois de chauffe et une robe d'une nudité à cajoler subrepticement là où la langue cascade ou glougloute libre de ses contours et ses volutes. Elle titille le lecteur pour subsumer les crampes métaphysiques par bifurcations, croisements réseaux lyriques entre le grandiose et l’infime, le dissout et le dissolu en digressions méditatives. La mélancolie opère en détours concertés et autres courants d’air là où les obsessions comme l’angoisse se cachent du mieux qu’ils le peuvent.

 

Claverie 3.jpgSurtout dans "Sur la nuit béante" où entre la poussière et le brouillard qui enveloppent Tanger "d’un nuage épais et lourd". Aux effluves érotiques du passé fait place une fin : " J’ai peut-être trop aimé Tanger, sans provision. » écrit l'auteure. Mais ainsi va la vie. Et reste néanmoins à exhiber le corps des mini-jupes syllabiques plus courtes encore que le coquillage qu’elles sont censes protéger. Le tout contre en ruptures, incidences, aux senteurs capiteuses du passé. Ce qui a disparu surgit encore en une actualisation étrange du possible en des images en un chant du silence au sein d'une ville qui l'ignore. Avant la narratrice dans les souks et sur les plages de Tanger avait l'impression de vivre un voyage immobile.  Désormais seuls quelques oiseaux de mer zèbre l'azur de ce qui fut.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Aurore Claverie, "Le galop du cerf" et "Sur la nuit béante", Derrière la Salle de Bains, Rouen, 2019, 8 E. chacun.

07/08/2019

Magdolna Rubin : placages et cavernes

Magdo.jpgArtiste suisse née en Hongrie, Magdolna Rubin a travaillé pendant une vingtaine d’années comme architecte dans divers bureaux d’architecture  avant de s’adonner exclusivement à ses créations artistiques. La recherche géométrique est au centre de sa création d'où sa proximité avec l'école de Zurich et son abstraction même si la plasticienne poursuit un travail solitaire et original.

Magdo 2.jpgEn particulier par son utilisation du carton ondulé, recyclé, écrasé ou non écrasé sur lequel l'ajout de pigments accentue les effets d'ombres et de de lumière.Toute la problématique tient dans un paradoxe à la fois de simplicité et de complexité : le regard est concentré dans ce jeu où il doit procéder à des repérages.

Magdo 3.jpgUne dimension extra-temporelle et extra spatiale apparaît à travers ces collages marqueurs de diverses zones de latence. L'art est à la fois minimalite et subtil. En ce sens Magdolna Rubin est à sa manière une néo-platonicienne. Ce qu’elle propose n’est pas de l’ordre de la représentation mais du générique. La disparition est donc insécable de la trace. A la figuration il faut alors préférer la figure. Quelque chose y perdure.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ferrari Art Gallery, Vevey.

06/08/2019

Daniel Ziv : morceaux pour faire un livre

Ziv.jpgTout livre n'est que l'ombre de celui qu'il devrait être. Mais - Michaux l'avait compris - : tant qu'il bouge c'est bon signe. C'est comme si la fin ne connaissait pas de temps. Ici, Daniel Ziv ne propose du livre à venir que son ombre. Il lui donne bien sûr une forme (et pas des moindres) pour qu'il rentre dans le monde. "Ce n'est rien" bien sûr mais grâce à cette ombre d'un autre livre, d'autre chose "qui se retrouve dans la quatrième dimension, ce quelque chose n'étant que l'ombre d'elle-même dans la cinquième" et ainsi de suite, demeure un souffle, les histoires d'une histoire.

Ziv 3.pngExiste donc une pièce montée de morceaux habilement choisis. Fictions, scénari, fragments théâtraux deviennent des stations narratives à mi chemin de divers temps et en divers rhétoriques pour le remonter et le déphaser (d'où le sous-titre "28 août 2015-2012") entres des vies et des morts là où les vieillards - pour étreindre l'angoisse - retournent vers le passé. Demeure - au moins - l'espoir que les notions de passé et de futur, de cauchemar et de rêve deviennent le creux et la surface de l'écriture. Celle-ci se voudrait "machine intemporelle" (donc bien plus que l'ancienne qui ne servait qu'à remonter le temps) mais se révèle une "boîtes de sardines fictions".

Ziv 2.pngPour autant le jeu en vaut la chandelle. Puisque de fait c'est bien le "tout ce qui reste" qu'évoquait déjà Beckett. Preuve - et pour revenir à lui - que "quelque chose suit son cours". Ziv ramène donc à ce rien qui est tout. Et ce en remontant ou préfigurant des images sourdes. C'est peu diront certains mais l'auteur se serait contenter de moins. Pour autant il ne s'arrête pas en si bon chemin. Il s'agit de retenir la chanson de "zestes" tant que faire se peut. Jusqu'à l'épuisement final et dans la folie d'un croire, d'un entrevoir. Bref il convient de cribler la page d'un moindre inannulable avant que, en des fragments qui s'écourtent, les mots ne disparaissent et en reprenant là où le chantier reste encore provisoirement ouvert.

Jean-Paul Gavard-Perret