gruyeresuisse

01/08/2017

Roma Napoli : Barbie n’est plus ici

Roma-Napoli.jpgRoma Napoli propose un transfert de stéréotypes. Barbie est occultée au profit de Ken. Et le rapport entre le personnage et son metteur en scène n’est pas hasardeux, innocent, arbitraire. Le photographe a choisi sa propre anthropologie. Si Dieu créa la femme, l’artiste préfère le sexe fort. Qui n’est pas forcément facile : il ne couche pas le premier soir mais fait l’impasse pour sauter directement au second. Reprenant le masque d’une certaine illusion (jouet mondialisé) le créateur exagère l’affinité qui lie Ken à ce qu’il représente et joue d’une forme de métaphore (parfois boulistique).

Roma-Napoli 2.jpgEn une sorte de radicalité de sa « fonction », l’objet ludique permet de revendiquer le droit à être ou jouer autrement, le droit à la différence non sans une force politique. La photographie devient alors le signe de rébellion par l’utilisation même du jouet. Cette manière de renverser le jeu et sa donne rend possible moins les leurres et la duplication que la diversion. Roma Napoli exploite dans une forme de dandysme paradoxal, le refus des normes et il affirme ses préférences. Au-delà des plaisirs vénitiens avec lequel le photographe d’une certaine manière renoue, il participe d’un mouvement de distance prise à l’égard d’une vision « normale » du monde. Une mentalité divergente se mêle ici à une pente naturelle de l’artiste pour l’insoumission, le jeu, la mise en scène aussi légère qu’équivoque.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.

29/07/2017

Francesca Magnani : vues du pont

Magnani.jpgLe pont suspendu de Willamsburg reste un des plus célèbres ponts de New-York et fut longtemps le plus long du monde. Il permet de franchir l’East River pour relier Manhattan à Brooklyn par Willamsburg qui fut jadis le quartier des juifs polonais et de l’Europe de l’Est. Ce lieu cher à I. B. Singer est désormais cosmopolite : y demeurent encore des familles juives orthodoxes mais elles se perdent désormais au sein d’autres communautés.

Magnani 2.jpgFrancesca Magnani a saisi cette diversité en se postant sur le tablier du pont. Elle n’a pas cherché à en offrir une vision spectaculaire. Bien au contraire. Elle s’intéresse à ceux qui le franchissent. La radicalité des prises est sans apprêts ou apparats afin que la vie émerge tels qu’elle est au milieu des hommes pressés ou des badauds, des amoureux ou des joggers, des frimeurs ou de celles et ceux qui semblent fuir le regard de la photographe. Ils passent, avancent souvent surpris : pas question pour la photographe de les ajuster. Parfois même elle ne peut saisir que le gouffre des intervalles qui existent entre eux. C’est comme une suite de tableaux solitaires se jouant à plusieurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.francescamagnani.com