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06/02/2018

Les distinctions indistinctes d’Adriane Morard

Adriane Morard bon.jpgAdriane Morard, « Haut les Mains ! », EAC-Les Halles, Porrentruy, du 11 février au 15 avril 2018.

Adriane Morard propose des instances étranges de toute une signalétique du monde selon un imaginaire à la fois de détournement et d’une forme de merveilleux. Un grésillement de fac-simile revêt une armure signifiante. La naïveté des apparences est transfigurée dans les structures en 3 ou 2 D où les œuvres s’enrichissent d’objets et d’éléments ou même de lieux qui deviennent sources d’inspiration. Du graffiti à la vidéo, du dessin à la sculpture en passant par de multiples techniques mixtes d’excavations, la créatrice poursuit ses interrogations sur les conditions d’existence du réel et de ses normes sans se mouler dans le canon des références officielles - sinon pour les détourner.

Adriane Morard 2.jpgSes oeuvres demeurent  des gestes poétiques. Ils sortent l’art de ses lieux de ritualisation. L’univers s’ouvre selon de nouvelles associations ou un retour vers des lieux rupestres là où des « coutures » craquent. Si bien que le regard est devant une vérité non truquée, légère selon des destinations précises et imprécises à la fois entre fixité et mouvements. Avec « Haut les mains ! » et en utilisant des guides de conduite en temps de guerre, livres de coloriages pour enfants, l’artiste réalise des œuvres dont le but est de mettre en exergue « la pasteurisation idéologique des peuples et ses mécanismes ». Le tout autour d’un grand tableau en bois doré à la feuille : « Index » où apparaît en relief une liste de conseils anglais de 1943 : « comment rester en forme en temps de guerre »... Ces conseils sont transvasés dans l’époque contemporaine sous forme de lettre d’or que toute une imagerie suisse – mais aussi des dessins d’enfants - complète au moment où le métal précieux perd sa superbe. Il est remplacé par de la craie, du crayon et de la peinture à l’huile.

Adriane morard bon.pngDifférents types de « vagues » incitent autant à la drôlerie qu’à la profondeur en trouvant l’angle adéquat d’approche du mystère ou de l'abrutissement de l’éducation en sorte d’écho lointain au « The Wall » de Pink Floyd. Un tel travail peut dérouter, mais existent bien des voies au milieu de situations ou de lieux (jusqu'à des carrières et  grottes) où la nature elle-même des objets s’inverse. Les panneaux deviennent des matières nobles au moment où le reste se réduit à l’état de gravats. Et Adriane Morard ne cesse de proposer de tels renversements visuels et parfois sonores en divers types de « Promises » où les élévations, splendeurs et autres élongations prouvent qu’entre un point A à un point B la ligne droite n’est pas forcément le plus sûr chemin.

Adriane Morard 3.jpgPlutôt que de scruter les âmes de ses prochains de la même manière dont les vautours observent les poissons depuis les hauteurs de l’air, l’artiste s’intéresse à des propositions plus concrètes en un retour aux matières. L’excentricité – lorsqu’elle apparaît (souvent) – ne recèle jamais rien de médiocre. Tout ce que l’artiste casse l'est pour « tomber sous le sens ». Et l’artiste au lieu de patauger dans la "haute" culture remonte à ses origines populaires ou « sauvages ». Chaque élément peut chez elle devenir poème visuel et farce optique. Même au fond d’une cave un tel art respire l’air des sommets.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/02/2018

La beauté des lignes au musée de l’Elysée de Lausanne

Lausanne1.jpgLa nouvelle exposition du Musée de l’Elysée offre un panorama de l’histoire de la photographie au travers de l’impressionnante collection de Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla. Les deux collectionneurs ont toujours été guidés par une approche précise de la photographie : le goût des lignes et du formalisme. Cela permet de mettre en exergue la qualité d’un art dont le mérite n’est pas seulement la représentation mais la re-présentation.

Lausanne2.jpgCuratée par Tatyana Franck et Pauline Martin, directrice et conservatrice du Musée du lieu, l’exposition permettra à beaucoup de découvrir un aspect moins connu de la photographie à travers les plus grands noms de l’histoire du médium. A l’illusion mimétique de la réalité fait place l’originalité d’un langage divisé ici judicieusement en trois plans : lignes droites, lignes courbes et abstractions.

 

Lausanne3.jpgCartier-Bresson, Bérénice Abbott, Eugène Atget, Robert Adams, Walker Evans, Rineke Dijkstra, Man Ray, Lee Friedlander, Stéphane Couturier prouvent une infinie variété de champs et de chants en une vision kaléidoscopique d’œuvre parfois empreintes d’érotisme et parfois proches de l’abstraction qui révèlent le « langage obligé » d’un tel art.

Jean-Paul Gavard-Perret

« La Beauté des lignes. La collection Gilman et Gonzalez-Falla au Musée de l’Elysée », Lausanne, 2018.

04/02/2018

Marcelo Brodsky : Souvenirs des/illusions

Brodsky 1.jpgMarcelo Brodsky, « 1968 : El fuego de las ideas», Kinoallee Kosmos Zurich, du 6 février au 15 mai 2018.

L’artiste argentin Marcelo Brodsky propose un travail plastique sur les idées de l’année 1968. Cette période a permis de réviser les relations au pouvoir et l’idée « d’interdire l’interdit ». Ce fut aussi l’ouverture de la liberté sexuelle. En 1968 l’Argentin n’avait que 13 ans et vivait en Argentine. Mais son père était à Paris en mai 1968 et l’artiste s’est intéressé plus tard à cette époque, en lisant des livres sur un mouvement global. Pour l’artiste celui-ci a marqué plusieurs générations et, 50 ans après,  reste novateur.

Brodsky 3.jpgIl a donc décidé de procéder un travail de compilation et de recherche d’archives de 68 partout dans le monde. Il a retenu 40 images de 28 pays différents d’Australie en Argentine, de France à l’Angleterre et aux Etats-Unis par exemple. L’artiste n’a pas récupéré des images sur Internet : il les a demandées aux photographes ou leurs agents. En haute résolution elles permettent « d’avoir du détail et dans le détail ». S’y découvre un flot d’informations qui évoque une histoire collective. Brodksy modifie les images en noir et blanc en ajoutant des couleurs et les centrant sur ce qui l’intéresse le plus. Il souligne des phrases des pancartes et parfois en rajoute. Le tout afin que chaque image devienne une œuvre d’art au sens plein du terme.

Brodsky 2.jpgL’artiste ouvre là une année de commémoration. Tient-elle de la nostalgie? Sans doute. Mais pour Brodsky ce travail est nécessaire. D’autant - qu’à tord ou à raison - il estime que « la photographie est indépendante par rapport au temps. Je laisse le choix au spectateur de décider lui-même si ces photos ont 50 ans ou si elles sont toujours actuelles ». Certes les problématiques n’ont peut-être guère changé mais reste à se demander si de telles images revisitées parlent encore. Et de quoi ?

Jean-Paul Gavard-Perret