gruyeresuisse

29/01/2020

Michel Falempin : descente aux enfers et fièvre de cheval

 

Falempin.jpgMichel Falempin, "Affaires de genres & autres pièces de fantaisies", Co-édition, Héros-Limites, Genève et Eric Pesty Editeur Marseille, 174 p., 18 E., 2020.

Michel Falempin est tel qu'il est et qu'il se rêve. Ou plutôt tel qu'il est rêvé par ses propres songes (rarement creux). Son aura, il la traîne là où le "falot personnage" s'élargit au sein d'hypothèses douteuses jusqu'au stade olympique d'errant qui n'a rien à faire soulever aux portefaix  de la pensée  pyrrhonienne. Exit les subterfuges fussent-ils rationalistes : Falempin ne mange pas de ce pain là  ni d'ailleurs de la brioche hegelienne. A ce prix il préfèrerait élever des chiens.

Falempin 2.pngL'auteur cause ainsi sa perte et cela lui va plutôt bien. Il garde un côté cervantien et dantesque. Etre cavalier à la triste figure lui convient car face aux Zoro-astres de  la platitude il ne dilapide pas l'écriture en affirmant des vérités générales qui n'engagent personne. L'auteur ne se fait pas pour autant humiliant humilié. Il avance mais avec souci de l'espèce dont il est un des membres. Habité comme eux, de ce qui se nomme - faute de mieux - péché originel. Et pas forcément original.

Falempin 3.pngSon texte à l'inverse l'est indubitablement. D'autant que l'auteur ne craint pas de s'engager dans ses spirales souterraines et autres aventures nocturnes où la trivialité répugne ou émeut, c'est selon, dans la traversée de l'Achéron des genres. Les effets de conscience pointent parfois "sous la modalité du faîte alpestre" sans pour autant que le lobbying des hauteurs n'ait une quelconque prise sur le monde de nos abîmes sans nom. Si bien que cette "catabase" est à lire en urgence. Ceux qui savent ce que le beau mot de littérature cache, s'ouvrent à cette ciné-cure intime et fantasmagorique où le don quichotte monte moins sur sa "rassinante" Rossinante que sur les roux seins d'une femme qui hante des "pièces" propices à la disjonction des circonstances.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/01/2020

André Baillon, le cerveau et les mains

Baillon.pngAndré Baillon, "Par fil spécial - carnet d'un secrétaire de rédaction", coll. Tota Blu, Héros-Limite, Genève, 2020, 176 p., 18 E. 

André Baillon dans ce texte écrit il y a presque 100 ans créa un récit plein d'humour corrosif favorisant de nombreux détours. Le motif : écrire sur le métier de secréataire de nuit dans un journal. En ce milieu on ne parle - ou parlait (car il a bien changé sous le joug du numérique) d'ouvriers mais d'hommes : les hommes des linotypes, des machines, de la clicherie. Entre eux ils s'appellent compagnons ou camarades " ce qui sonne plus vrai qu'entre les journalistes qui s'appellent "confrères" ce qu'ils sont si peu". Pour le héros ils portent les uns et les autres des noms. Et celui-ci fréquente sur un même pied d'égalité les cerveaux et les bras.

Baillon 2.jpgL'auteur, cela se sait depuis longtemps, écrivait bien et tapait fort mais en finesse. Il fut ce qui se nommait écrivain prolétaire. Mais son témoignage déroge à la règle du sentimentalisme désolé. A coup de vignettes il a au besoin dévoyé ses sources et modèles moins pour ajouter de la fiction au réel que pour la transformer dans un langage plus laconique, âpre, fractal rapide avec des bribes de dialogue pour mettre à nu certrains épisodes "désopilants" (enfin presque) suite à des problèmes dus à la technologie lorsqu'elle fait défaut ou est mal dominée.

Baillon 3.jpgLe Belge écrit ici un des grands livres sur le journalisme. Et ce à même le marbre. Pas besoin pour le ludion ludique d'envisager les grands espaces. Le poste de secrétaire de rédaction qui fait le joint entre les divers étages d'un journal reste l'idéal et lui convient comme un gant (de boxe). Dans son livre il sait oeuvrer non dans l'extraordinaire et la sensation mais dans la retenue acide. C'est ce qui appâte aujourd'hui encore le lecteur (toujours avide de faits divers...). Et cette aventure dans le ventre d'un journal ou entre ses lignes de vie est le vecteur idéal pour renouer avec cet irrégulier belge de la langue.

Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Hauri : quand la loque interloque

Hauri 2.pngThomas Hauri, "Tranfer", Vitrine 17, Dreier Frenzel, Architecture + Communication, Avenue du Rond-Point Lausanne, à partir du 31 janvier.

Chez Thomas Hauri la loque interloque. Ce qui suppose la mise en scène d'un leurre : celui du fantasme de fusion du réel et de l'image. Souvent sans doute il n'y a pas d'oeuvre sans le naïveté de ce coït ininterrompu d'un tel rêve d'idylle avec le réel. Mais l'artiste le met à distance.

Hauri.pngThomas Hauri poursuit un travail analytique et critique - qui englobe l'histoire de l'art, le social et le politique ainsi que l'évolution même des processus de création d'images - par des séries d’architectures subtiles. Elles voguent parfois dans le vide. Les apparences perdent leur éclat par effet de surimpression et de mélange. De telles structures deviennent des raccourcis saisissants de l'évolution et de la permanence des images. L'artiste opère une subversion à l'intérieur d'un système bien huilé. Maculés, oblitérés, caviardés ses toiles et ses dessins diffusent une vision déstabilisante.

Hauri 3.pngC'est une manière de trouver le hors sens musical qui malaxe, engorge, gêne la fluidité facile de l'image. Fidèle aux "Emanations, explosions" de Rimbaud, l'artiste poursuit sa course de vitesse contre la fermeture stabilisée du monde tissé de barbarie, ouvert à perte-pied sur la rumeur de l'inconscient, pulvérisé. Et ce par la débâcle des corps et des choses dans le temps et l'atomisation de la matière en ses pans de noirceur.

Jean-Paul Gavard-Perret

11:23 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)