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02/08/2017

Céleste Boursier-Mougenot : les zoziaux

Boursier 2.jpgCéleste Boursier-Mougenot, “from here to ear, v.22”, CACY Yverdon, du 29 juillet au 5 novembre 2017.

Après « Temps suspendu » (CACY Yverdon, 15 juillet - 24 septembre 2017), Céleste Boursier-Mougenot présente une autre manière de retenir son vol. Se voulant - à juste titre - comme une œuvre « vivante et éphémère », celle-ci est une nouvelle version d’un « ensemble organique pensé en relation étroite avec l’architecture du CACY, transformé pour l’occasion en volière géante ».

De cette structure émane un dispositif sonore. Il associe guitares électriques, diamants mandarins et pinsons. Les oiseaux ont donc pour perchoirs une quinzaine de guitares et de basses électriques. La musique se crée en direct selon le « bon vouloir » des oiseaux liés aux chants et accords préenregistrés de rock, punk et métal. Le tout en un décor de sable et de graminées.

Boursier.jpgL’artiste explore le potentiel musical des oiseaux, du lieu, de la situation et des objets. L’œuvre crée - au-delà de la surprise - la fascination de ce qui advient de manière aléatoire. Musicien de formation, Céleste Boursier-Mougenot, en poètemultifonction, donne une forme autonome à la musique par ses installations. Elles génèrent en direct un art vivant. L’artiste en soigne l’approche pour offrir une écoute et une vision particulières. Tout est en place afin qu’une évocation inédite ait lieu en ce qui tient d’un nid suspendu à trois fois rien.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/08/2017

Roma Napoli : Barbie n’est plus ici

Roma-Napoli.jpgRoma Napoli propose un transfert de stéréotypes. Barbie est occultée au profit de Ken. Et le rapport entre le personnage et son metteur en scène n’est pas hasardeux, innocent, arbitraire. Le photographe a choisi sa propre anthropologie. Si Dieu créa la femme, l’artiste préfère le sexe fort. Qui n’est pas forcément facile : il ne couche pas le premier soir mais fait l’impasse pour sauter directement au second. Reprenant le masque d’une certaine illusion (jouet mondialisé) le créateur exagère l’affinité qui lie Ken à ce qu’il représente et joue d’une forme de métaphore (parfois boulistique).

Roma-Napoli 2.jpgEn une sorte de radicalité de sa « fonction », l’objet ludique permet de revendiquer le droit à être ou jouer autrement, le droit à la différence non sans une force politique. La photographie devient alors le signe de rébellion par l’utilisation même du jouet. Cette manière de renverser le jeu et sa donne rend possible moins les leurres et la duplication que la diversion. Roma Napoli exploite dans une forme de dandysme paradoxal, le refus des normes et il affirme ses préférences. Au-delà des plaisirs vénitiens avec lequel le photographe d’une certaine manière renoue, il participe d’un mouvement de distance prise à l’égard d’une vision « normale » du monde. Une mentalité divergente se mêle ici à une pente naturelle de l’artiste pour l’insoumission, le jeu, la mise en scène aussi légère qu’équivoque.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.