gruyeresuisse

28/02/2018

Francis Olivier Brunet : porcs épiques et misère de l’homme

Brunet.jpgDans un lyrisme expressionniste radical Francis-Olivier Brunet invente une coulée spatiale. Il crée des figurations mouvementées et parfois des paysages parfois sereins (mais pas en totalité...). Mais l’artiste ignore le pittoresque alpin, la vanité et l’abstraction. Cassant sa propre virtuosité naturelle, en noir et blanc comme avec la couleur, il efface les données immédiates de l’apparence pour la reconstruire. Existe donc une mort et une renaissance, une révision des motifs afin de combler l’écart entre la « chose » vue et sa re-présentation.

L’artiste rappelle que l’art peut la bête. Celle qui nous hante, celle qui est notre semblable, notre sœur. Dessiner et peindre un bestiaire permet de passer de l'idéalisme métaphysique à l’abîme bestial sans pour autant renier l’humain mais rappeler sa part d’ombre. L’homme est parfois un coq qui se croit hardi, un cochon, un loup pour lui-même. C’est une manière de rappeler que dans notre âme, sous notre paquet de nerfs et de chair des fauves demeurent tapis. Mais rôdent aussi des animaux familiers, domestiques.

Brunet 2.pngUne telle peinture opère moins la coagulation de nos fantasmes que de nos fantômes. Ils sont les étrangers qui nous affectent. Et les portraits humains eux aussi permettent d’entrer non dans l'apparence mais dans l’épaisseur de nous-mêmes là où nous nous débattons non sans ambiguïté. Preuve que l'artiste préfère l’impureté de notre "auge" à la caserne de notre prétendue pureté sans pour autant passer du paroxysme de l’idéal à l’abîme bestial.

Brunet 3.png

 

Le peintre en effet n'est pas un cynique. Mais il ne cesse d’aiguillonner l’inconscient par divers yeux, museaux et griffes en des germinations impertinentes. Ces dernières ouvrent le portrait à des abîmes loin des repères habituels. F-O Brunet fabriquent des perspectives que nous voulons ignorer. C’est comme si la peau fuyante de l’inconscient se perçait loin de simple jeu de miroir. Reniant les figures de majesté, une telle peinture ouvre ce qui fait la débauche, la pusillanimité, l’absence de vertu ou à l'inverse la douleur et la beauté d'âme qui nous fonde. 

 

Brunet 4.jpg“ Tu dois te regarder, regarde ” "dit" une telle peinture rare. Elle met au dehors la violence du dedans dans un surgissement volcanique Elle devient l’intimité ouverte. Elle cisèle plus qu’elle détruit. C’est le scalpel du chirurgien. Montrant ce qui se tait elle prouve que ce que nous regardons chez d'autres artiste n'est souvent qu'une erreur conforme. Le peintre savoyard arrache à cette fausseté. Le portait devient un châssis travaillé par tout ce que ses gouffres engendrent. Enfer ou paradis qu'importe.

Jean-Paul Gavard-Perret

 http://www.fobrunet.fr/

 

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27/02/2018

Dans les alcoves du silence : Tania & Lazlo

Tania et Lazlo 4.jpgDans l’œuvre de Tania Et Lazlo tout est feutré mais incisif. Sur ou sous des cocons opalins s’inscrit la rythmique de pulsations en sensations satinées. La brèche enchantée par des échappées de charme se fait bruit de la passion ou huile des attentes au sein de symbiose fantomatique. Chaque photographie est un soupir et rapproche d’instants virtuels mais magiques. Des solitudes bâtissent la fragilité bercée dans un nid de tendresse. Reste une moelleuse histoire énigmatique au milieu d’images surréalistes ou expressionnistes dans lequel l’inconscient a son mot à dire.

Tania et Lazlo 3.jpgLe souffle embrasé se réduit, le cœur se déshabille. Les émotions incandescentes demeurent impassibles sur un fond de vie cachée. La sidération est celle de mouvements hagards venus de l’intérieur dans le « moto spirituale » cher à Dante. Des catastrophes s’insèrent dans des maisons de poupées. Les créateurs italiens ne font pas pour autant dans le lyrisme : demeure une désolation lugubre et médusée. Mais le tout avec une idée certaine du sublime. Le recours au vocabulaire visuel crée un impact physique mais le dépasse pour dire comment circulent les affres de l’affect d’un espoir ou d’une illusion d’optique:

Tania et Lazlo.jpgChaque image est à la fois ouverte et fluide et en même temps tournée vers le retrait. Il existe un arc tendu entre le réel et sa brisure en un réarrangement parfait et théâtral de ce qui fut. Les sentiments, intimes sont dégagés des discours moraux et politiques. A leur l’insistance « profératrice » fait place le recueillement de l’être. Le silence et l’attente y font leur chemin pour prendre le relais des ombres qui se sont tues et des rencontres qui ne sont pas encore advenues. Le seront-elles un jour ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Tania & Lazlo, « Le temps d'un silence », Ségolène Brossette Galerie, Paris du 8 mars au 12 mai.

 

Muma croûte que croûte ou l’accoucheur de tourner en rond

Muma.jpgMuma, « Je ne suis pas d’accord avec moi-même », Art&fction, Lausanne, 2018. Parution en mars.


Muma fait le pitre mais tout en feignant de jouer un lamento des larmes. Pour preuve ? Il sous-titre son livre « Jérémiades, lamentations & acrimonies diverses ». Mais de fait - en écrivant à diverses dames des missives qui normalement ne s’envoient pas - il empile astucieusement et de manière drôlatique « questions télescopiques, claudications boiteuses et carambolages ». Qu’importe si les femmes ne lui répondent pas. Monsieur de Sévigné n’en a cure.

mUMA 2.jpgIl se veut accoucheur de réflexion sans faire subir à ses correspondances les plus irréparables outrages dans le stupre et la fornication. Le point de départ des missives est l’inutilité de l’art et de la littérature. Ce qui est pour le plasticien et écrivain une manière de soigner le mal par le mal. Preuve aussi qu’un tel mâle ne veut que le bien des femmes (mais pas seulement).S’adressant à l’homme dans un incipit l’auteur est d’une attention rare. Vu qu’il se dit inapte à articuler ce qui ressemble à une pensée il lui rappelle qu’il n’a rien à lui dire… Mais c’est bien sûr un effet de fausse modestie qu’on pardonnera à un hâbleur impénitent qui travaille dans le doute non sans certitude.

mUMA BON.jpgLe livre est un ravissement. Il caresse le légèreté pour secouer le cocotier des idées reçues. Certes Muma a beau affirmer qu’il a « des sentiments plus courts que d’autres », les siens sentent le vrai et nous dégagent des foirades mystiques new-age qui comme les alpinistes postmodernes font « une face nord en 2 heures 20, là où les grands-parent mettaient trois jours et un petit 8000 après une fondue, en 52 heures à peine. ». Mum illustre combien aujourd’hui le porc se croit épique. Et sa métaphysique une auge. Pas de quoi néanmoins en faire un gruyère suisse, du Beaufort ou un Emmenthal. Mais le livre reste une bonne manière de redevenir rupestre et Neandertal et de redonner à l’art ce qui depuis un certains temps ses images ne font pas. Génial.

Jean-Paul Gavard-Perret