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14/03/2017

Peter Wüthrich : un certain monsieur Bloom

 

Wutrich.pngPeter Wüthrich, « Bonjour Mr. Bloom », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 25 mars au 13 mai 2017.

« Ulysses » reste pour Peter Wüthrich un texte fondateur. Il y a découvert une collection d’expressions qui échappent au logos et sont créatrices d’un univers qui sort de ce que le roman proposait jusqu’alors. L’artiste bernois a associé divers objets trouvés à des extraits du livre. Il réinterprète visuellement cette fameuse journée (16 juin 1904) dans laquelle se déroule le livre dont sur les100 dernière pages extraordinaires ont révolutionné la littérature.

Dans cet approche nul ne peut dire si Joyce le "père" est affectueux : mais son "fils" est en rien indifférent (euphémisme). A l’inverse Bloom et Stephen qui lorsqu’ils parlent dans Ulysse ne s'accordent sur rien, Wüthrich crée un dialogue pas seulement intellectuel avec Joyce.

Wutrich 2.jpgSi a priori par leur nature et leur esprit, les « choses » retenues par l’artiste sont loin de Joyce, leur étrangeté même crée par analogie des rapports auxquels ne préside pas que le hasard. Et, le cas échéant, celui-ci - pour aberrant qu'il puisse apparaître - fait parler la langue de Joyce et prouve l’erreur qu’Italo Svevo entretenait lorsqu’il écrivait :" L'Irlande est un peuple de la langue morte".

Wutrich 3.jpgAjoutons que les liens que Wüthrich nouent avec Bloom ressemblent à ceux qu’entretenaient Joyce et Beckett. Le premier serait - comme Beckett avec celui dont il fut le secrétaire - serait enthousiasmé par le Suisse lui-même obsédé par l'écriture joycienne. Les deux font partie d’une commune appartenance. L’impossibilité d’un certain langage admis détermine leurs approches. Ils font preuve, chacun à leur manière d’une virtuosité inter-linguistique au sein d’une extrême attention à la modernité pour Joyce, à la postmodernité pour Wüthrich.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Myrha d'or

 

Myrha 2.pngRené Myrha « un temps chasse l’autre : œuvres 1967 – 2017 », Musée Jurassien des Arts, Moutier, du 26 mars au 21 mai 2017.

Dans « Des ailes et des ombres », Claude Stadelmann dévoilait la vie du couple formé par le peintre René Myrha et l’écrivaine Rose-Marie Pagnard, de Delémont en passant par Bâle jusqu’aux Breuleux où ils résident. En guise de suite exceptionnelle l’exposition du Musée Jurassien propose la première rétrospective consacrée au peintre des couleurs et de la fantaisie.

Myrha.jpgAlchimiste de l’art René Myrha (pseudonyme de René Pagnard) a longtemps travaillé sur des sérigraphies, objets et peintures murales avec Rémy Zaugg. Il est devenu au fil du temps l’inventeur de compositions oniriques ailées parfois monumentales et agitées de mouvements sourds. Elles tiennent d’une scénographie spatiale dans laquelle « L’espace humain » prend une dimension quasi allégorique propre à traduire des émotions première là où l’éros rôde astucieusement.

Myrha 4.jpgExiste un jeu de « rôles dans des théâtres où l’ombre se transforme en couleurs fécondes. Fripons et friponnes sortent le regard d’un sommeil de paix. L’artiste laisse libre cours à l’espiègle curiosité des visiteurs. Tout reste hanté d’imaginaire en d’étranges trajectoires. La beauté dépourvue de scandaleux reflets préfère cultiver le mystère au sein de « figures surexposées » aux confins de voilures insensées (et initiées par la technique de Myrha) afin que la mélancolie prenne le large.

Myrha 3.pngL’œil observe ce qui s’ébroue de manière insidieuse et tresse une ouverture à nos regards. Jaillissent des histoires d’une caverne que Platon a ignorée. Le peintre fait passer le visible « colimaçonnique » vers l’invisible loin des contraintes des pratiques du quotidien. Manière de remette l’être humain les pieds sur terre en ce théâtre de déambulations moins intempestives qu’il n’y paraît.

Jean-Paul Gavard-Perret

11:57 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

12/03/2017

Maud Simonnot : nuit américaine et nuits parisiennes

 

Simonnot.jpgLes biographies ont souvent un parfum de nostalgie (lorsqu’elles sont hagiographiques), de soufre (lorsqu’elles sont à charge). Maud Simonnot évite ces deux écueils. Elle reconstruit les folies parisiennes des années 20 selon une perspective opposée à celle choisie par Woody Allen pour un des plus ratés de ses films. Preuve que si Paris fut aimé des américains, la ville ne leur rendit par forcément. Robert McAlmon en est l’exemple parfait. Le « gars du Middle West » - à la fois surdoué, autodidacte, « parvenu » (il épouse une des femmes les plus riches d’Angleterre), sourdement méprisé, ami de Kiki de Montparnasse, de Man Ray, de l’intelligentsia de l’époque (Gertrud Stein, Nancy Cunard, Joyce, Aragon), auteur à succès et éditeur (il publia Hemingway) - y connut la gloire avant un retour obligé au pays natal en un désert aussi géographique qu’existentiel.

Simonnot 2.jpgMaud Simonnot ne se veut rien la conscience du personnage. Elle le suit dans son Assomption et sa décadence. Elle le montre aussi dévoré par la vie que la dévorant en une nouvelle déclinaison de « l’enfer c’est les autres ». Derrière ses strass, ses réussites insolente McAlmon demeure le déclassé. La clarté, l’intelligence et la sensibilité de l’auteure soulèvent l’écume des jours du « Magnifique ». Jaillissent les altérations de surface dues aux déterminations de l’existence. Son faste perd peu à peu sa richesse d’apparat : elle n'est qu'incertitude quasiment programmée dans le trou abyssal où se manifeste une présence sourde. Simonnot 3.jpgMaud Simonnot en propose des clés. Jaillit en filigrane ce qui rend poignant et terrible le « nœud » de McAlmon. Ceux qui ne l’aimaient pas et qu’il fit tout pour en être aimé, ne leur aurait-il pas interdit de le faire ? Il en était trop éloigné en dépit des fêtes qu’il organisa pour eux et des aides qui leur porta. Ce qui l’habitait était fait pour le mettre à l’écart même si à la fin de sa vie au milieu d’un désert californien il écrivait : « Le temps ici et l’isolement me rend dingue ». Mais pouvait-il en être autrement ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Maud Simonnot, « La nuit pour adresse », coll. Blanche, Gallimard ; 260 p, 20 E., 2017.