gruyeresuisse

14/03/2017

Myrha d'or

 

Myrha 2.pngRené Myrha « un temps chasse l’autre : œuvres 1967 – 2017 », Musée Jurassien des Arts, Moutier, du 26 mars au 21 mai 2017.

Dans « Des ailes et des ombres », Claude Stadelmann dévoilait la vie du couple formé par le peintre René Myrha et l’écrivaine Rose-Marie Pagnard, de Delémont en passant par Bâle jusqu’aux Breuleux où ils résident. En guise de suite exceptionnelle l’exposition du Musée Jurassien propose la première rétrospective consacrée au peintre des couleurs et de la fantaisie.

Myrha.jpgAlchimiste de l’art René Myrha (pseudonyme de René Pagnard) a longtemps travaillé sur des sérigraphies, objets et peintures murales avec Rémy Zaugg. Il est devenu au fil du temps l’inventeur de compositions oniriques ailées parfois monumentales et agitées de mouvements sourds. Elles tiennent d’une scénographie spatiale dans laquelle « L’espace humain » prend une dimension quasi allégorique propre à traduire des émotions première là où l’éros rôde astucieusement.

Myrha 4.jpgExiste un jeu de « rôles dans des théâtres où l’ombre se transforme en couleurs fécondes. Fripons et friponnes sortent le regard d’un sommeil de paix. L’artiste laisse libre cours à l’espiègle curiosité des visiteurs. Tout reste hanté d’imaginaire en d’étranges trajectoires. La beauté dépourvue de scandaleux reflets préfère cultiver le mystère au sein de « figures surexposées » aux confins de voilures insensées (et initiées par la technique de Myrha) afin que la mélancolie prenne le large.

Myrha 3.pngL’œil observe ce qui s’ébroue de manière insidieuse et tresse une ouverture à nos regards. Jaillissent des histoires d’une caverne que Platon a ignorée. Le peintre fait passer le visible « colimaçonnique » vers l’invisible loin des contraintes des pratiques du quotidien. Manière de remette l’être humain les pieds sur terre en ce théâtre de déambulations moins intempestives qu’il n’y paraît.

Jean-Paul Gavard-Perret

11:57 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

12/03/2017

Maud Simonnot : nuit américaine et nuits parisiennes

 

Simonnot.jpgLes biographies ont souvent un parfum de nostalgie (lorsqu’elles sont hagiographiques), de soufre (lorsqu’elles sont à charge). Maud Simonnot évite ces deux écueils. Elle reconstruit les folies parisiennes des années 20 selon une perspective opposée à celle choisie par Woody Allen pour un des plus ratés de ses films. Preuve que si Paris fut aimé des américains, la ville ne leur rendit par forcément. Robert McAlmon en est l’exemple parfait. Le « gars du Middle West » - à la fois surdoué, autodidacte, « parvenu » (il épouse une des femmes les plus riches d’Angleterre), sourdement méprisé, ami de Kiki de Montparnasse, de Man Ray, de l’intelligentsia de l’époque (Gertrud Stein, Nancy Cunard, Joyce, Aragon), auteur à succès et éditeur (il publia Hemingway) - y connut la gloire avant un retour obligé au pays natal en un désert aussi géographique qu’existentiel.

Simonnot 2.jpgMaud Simonnot ne se veut rien la conscience du personnage. Elle le suit dans son Assomption et sa décadence. Elle le montre aussi dévoré par la vie que la dévorant en une nouvelle déclinaison de « l’enfer c’est les autres ». Derrière ses strass, ses réussites insolente McAlmon demeure le déclassé. La clarté, l’intelligence et la sensibilité de l’auteure soulèvent l’écume des jours du « Magnifique ». Jaillissent les altérations de surface dues aux déterminations de l’existence. Son faste perd peu à peu sa richesse d’apparat : elle n'est qu'incertitude quasiment programmée dans le trou abyssal où se manifeste une présence sourde. Simonnot 3.jpgMaud Simonnot en propose des clés. Jaillit en filigrane ce qui rend poignant et terrible le « nœud » de McAlmon. Ceux qui ne l’aimaient pas et qu’il fit tout pour en être aimé, ne leur aurait-il pas interdit de le faire ? Il en était trop éloigné en dépit des fêtes qu’il organisa pour eux et des aides qui leur porta. Ce qui l’habitait était fait pour le mettre à l’écart même si à la fin de sa vie au milieu d’un désert californien il écrivait : « Le temps ici et l’isolement me rend dingue ». Mais pouvait-il en être autrement ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Maud Simonnot, « La nuit pour adresse », coll. Blanche, Gallimard ; 260 p, 20 E., 2017.

10/03/2017

Valérie Jouve à Genève


Jouve.jpgValérie Jouve, Galerie Xippas, 23 mars - 6 mai 2017, Genève.

Valérie Jouve poursuit des saisies urbaines par le film et la photographie. Ses œuvres sont chargées du poids des murs, de l’animation des rues ou à l’inverse de la solitude des façades grevées par les guerres. Existe aussi le ciel bleu sombre sous le poids des murailles. Parfois une femme belle mais fatiguée, silhouette errante mais presque immobile est à la recherche d’un havre de paix. Ressurgit la réalité d’une double mémoire : juive d’un côté, palestinienne de l’autre. La rue quotidienne devient le plus anonyme des paysages intérieurs et réincarne dans le présent un voyage au cœur des dédales du réel.

Jouve 2.pngLa créatrice ne cherche pas à jouer les reporters « engagés » mais crée un rapport très immédiat et affectif aux êtres humains. Surgit une volonté poétique d’enrichir et de dépasser l’histoire et le temps afin de mieux permettre de ressentir l’éclatement des possibles là où tout semble fermé. D’où la tension entre une prise en compte du fini de la condition humaine et d’un infini singulier inhérent à chaque culture.

Jouve 3.pngCorps et lieux sont comme fixés dans un temps sans temps, un temps à l’état pur même lorsque les rues (de New York par exemple) semblent animer contredisant la froideur des buildings. Jouve 4.jpgMais Valérie Jouve met de la distance en ce qu’elle choisit de montrer et face à ce que les images de reportages médiatiques exhibent habituellement. Témoigner ne suffit plus même si la photographie ne peut rien sinon soulever des utopies qui la font vivre. L’essentiel de son approche tient d’abord à la rencontre d’êtres auxquels elle donne par re-présentation une valeur universelle et non réductrice à une histoire et une géographie.

Jean-Paul Gavard-Perret