gruyeresuisse

17/08/2018

Heart of stone : Patrick Rohner

Rohner .pngPatrick Rohner, “Entanglement”, Galerie Mark Müller, Zuricn, septembre-octobre2018.

Né en 1959 à Geboren in Rothenthurm, Patrick Rohner fait de la tectonique l’objet de son œuvre. Il la visite selon divers montages et pratiques. Ses photographies donnent aux surfaces un aspect étrange. Elles deviennent des tapisseries de lieux qui à la fois perdent leurs références tout en demeurant des signes clés des paysages premiers. C’est un peu comme une reproduction des montagnes mais selon une prise qui en signale l’architecture initiale qui repose sur la nature de la roche, le climat et l’atmosphère.

Rohner 2.pngL’artiste ne cesse de travailler ces problématiques des natures profondes. Celles-là créent des atmosphères énergétiques, chimiques, biologiques en des présences que l’artiste saisit en ouvrant bien des questions visuelles sur les problèmes du monde tel qu’il devient. S’inscrit ainsi en filigrane une sorte d’engagement quasi politique. N’est-ce pas là revenir à l’essentiel et passer de l’architecture muséale à une architecture de la vie ?

Rohner 3.pngL’artiste à travers le réel franchit ses frontières, modifie les manifestations visibles, ou plutôt transforme leur perception. Un hybride paysager et naturel surgit progressivement. Il demeure riche d’implications en des phosphorescences mystérieuses où sur les ruines ou les surgescences de la nature se redessine une architecture admirable nourrie de la clarté.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15/08/2018

Tim Trzaskalik : un chapeau rond pour les mystiques

Trzaskalik.jpgEssayiste et poète, Tim Trzaskalik a traduit en allemand, entre autres, Philippe Beck, Emmanuel Faye, Arthur Rimbaud. Dans son propre travail, créant les intervalles qui trouent le continu du logos, il propose un mouvement où un mot ne cesse de renvoyer à d’autres mots, où un vers peut s’entendre tel un vocable refait à neuf, à condition d’interrompre le défilement des vers de haut en bas pour y revenir à contre-courant. En cette vision « épique » l’action est interrompue, trouée d’ellipses.

 

 

Trzaskalik 2.jpgEt si la poésie parle même de la propre personne du poète mais en évitant ses piètres secrets : « Nous naviguons avec pomme de grenade, / figue, épi et colombe. / Et souvent c’est notre grand zaïmph / qui tient la barre, / car au grand large / commencent oui et non. /(…) /Nous sommes soufflés et courantés. » Surgit un nouveau type de précision: Le poète parle de l’être humain en interrogeant les gestes réels des bipèdes. Chaque texte décrit séquelles et cadence des cordes d’un nouveau solfège. Le vers lui-même s’identifie à un battement hétérométrique assez souple pour se laisser dicter le rythme par la matière à dire : "Fil ficelle lacet cordage cordelle et rets. Il y a là lamentations ou élégie, péans, colophons, codas, répons, beuglantes et chamades". Cela suppose de mettre en tension la musique des sons et le silence comme matrice de la parole.

trzaskalik3.jpgReste l’essentiel, les éléments « Brumés et éclairés. / Piratés et chocardés. / (Par des nomades du nord / d’une vieille feuille ?) ». Néanmoins fidèles en cela au poète « nous restons, / car capitaine lit bien les cartes » et « Un bon marin ne prend du vent que ce qu’il veut. ». Mais ce qui compte : la musique avant toute chose là où le sujet lyrique se confond avec la main qui écrit et afin que "que chaque mystique devienne un chapeau". Car si toute vie est un coup monté comme le savait Artaud, le poème ne peut se contenter d’en peser les nervures. Pour éviter ce piège il suffit d’écrire de tout son corps afin que le couvre-chef d’un Clov beckettien habille la tête des ailés.

Jean-Paul Gavard-Perret.

14/08/2018

Poussées téméraires et vulnérables : Amélie Chassary

Chassary.jpegAmélie Chassary représente ce qui relève du sentiment à travers ses visions des femmes et des plantes. Elle crée l’espace sensible qui lui est propre non pas d’après son contenu, mais par son intensité parfois quasi irréelle. Celle-ci produit une vision, provoque une apparition fondée sur la pure subjectivité à même de donner aux images leur force de révélation en ce qui demeure fuyant et par là même puissamment évocateur.

Chassary 2.jpgFixes et achevées les photographies débordent : au-delà de toute mesure. Quoique vigoureuses et réelles, elles possèdent quelque chose d’inachevé comme si elles voulaient continuer encore de croître pour atteindre un point de tension extrême afin d’entamer une vie nouvelle chez la Femme comme dans le végétal. Il s’agit aussi d’atteindre une lumière éloignée grâce à laquelle l’œil pourrait voir et réellement connaître le monde qui l’entoure par une transformation du regard à travers laquelle le corps ou le visage gagne en clarté.

 

Chassary bon.jpgLa photographie régénère la vie individuelle, insuffle la fraîcheur, capillaire par capillaire. Et les végétaux-signes au caractère lumineux et vivant en butte à des phénomènes de profondeur n’altèrent en rien le désir de lumière et son accomplissement. A travers cette collection d’images alternant lumière et obscurité, surface des choses et profondeurs cachées, s’opère une lente transmutation. La photographe accède peu à peu à ce qui est évidemment là, mais avait perdu toute clarté dans le resurgissement continuel des souvenirs sombres comme ceux de Rilke lorsqu’il écrivait « Il arrivait qu’on posât un visage / aux confins de nos marches / pour l’endormir ». Sans contexte précis l’image laisse la place à la simplicité bénéfique des grains de lumière et rétablit un monde intérieur non sans évanescence même si parfois éros est au rendez-vous. Si bien que les corps tiennent encore chaud dans l’âge avancé de la nuit. Elle n’est jamais suffisamment épaisse pour que les moments de clarté soient recouverts. La lumière libératrice est toujours accessible jusque dans le végétal.A la détresse fait toujours place l’espoir.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.ameliechassary.com/

Actuellement : Corridor Elephant, Paris.