gruyeresuisse

10/08/2013

Lyres et délires de Patrick Weidmann

« Poupées mortes amusées », Editions Dasein, Odogno Suisse, « Bimboplastie », Editions JRP/Ringier, Zurich.

 

 

weidmann 1.pngLes livres (romans) du photographe et écrivain genevois Patrick Weidmann sont tout autant de l’ordre de la peinture que de l’écran. Il s’agit de quasi performances, d’ « actions cosmétiques » qu’on pourra prendre pour nonsensiques sans que l’artiste s’en offusque. Il a mieux à faire  et doit exhiber parfois des femmes à la sexualité douteuse et « en maillots de bains polyacryl devant un sandwich de miroirs légèrement désaxés ». Le face à face avec de telles images se propage à l’infini. Elles ne se destinent pas à mettre un terme à la vie qu’on s‘y attende ou non.  Le basculement de l’espérance de vie en espérance de mort intervient hors champs, hors pages là où les sources de lumières se contredisent. Surgit ainsi le scintillement du sens désaxé dans les extensions phrastiques d’un ensemble de textes qui ne cessent de se démultiplier au milieu d’un  « pur sabayon massepain et mousse avec ses amours en embuscade ». Il semble avoir été par une des ses blondes évasives qui éclairent les textes de l’auteur. L’une d’elles chantonne de manière plus ou moins solennelle et entame une série de coming-out à l’envers. Des hommes déguisés en femme miment un ersatz de transsexualité absolument neutre. Le tout bien sûr par effet de miroir. S’y repère une nouvelle fois une blonde qui brandit un dictaphone. Retentit des miscellanées presque symphoniques : du Brahms peut-être revisité sous tessiture de Nick Cave. C’est dire combien ici la séparation sexuelle vire à la confusion des genres. Rien d’étonnant puisque tout s’inscrit sous l’ordre d’un surréalisme qui ne lorgne en rien sur le passé mais reste primitif du futur. Des résidus d’images devraient normalement faire l’objet d’une reconstitution mais l’auteur ne les ranime pas forcément. Si bien que la totalité des lacunes qu’il réunit séparent paradoxalement de toute possibilité d’histoire. Le romanesque affiché est donc tenu   en exils dorés chargés parfois de réactivité criminelle. Mais ce qui attend le lecteur n’est qu’une tragédie de salle de bains même si peut s’y commettre l’irréparable au moindre signal de l’auteur.  Près de son œil une mouche favorite dissimule un vieil outrage vénérien mais l'écume aux lèvres il fauche encore les dernières catins de la gare de Genève Cornavin pour le grand plaisir du lecteur. Chaque texte est en effet un brulot littéraire où Weidmann apparaît tel qu’il est : étrange alchimiste de verbe et des images. Sans doute trop fort pour que la critique officielle accepte ses plombs en fusion, les voies (hirsutes) de ses jardins qui mettent le lecteur en danger. A chaque page celui-ci risque de se brûler et d’entrainer  l’extinction de sa race. Il n’empêche qu’il reste d’un livre à l’autre fasciné autant par l’écriture que par des brûlantes Blondes propulseuses d’applaudissements et machines à broyer du mâle au ventre.  Plus tard au weidmann.jpgbesoin at afin de jouer avec les stéréotypes, l’une d’elle - pour fêter l’anniversaire des 50 ans du bikini - « se masturbe en direct sur une chaîne du câble. Les produits coulent en gros plans le long de ses cuisses ». Bref l’auteur ne cesse de séduire avec des romans aux « personnages interro-négatifs » livrés (faussement) sous "label homologué, service après-vente, garantie pièces et main-d’œuvre". De fait ils ne sont créés que pour produire les mises en abymes des plus intempestives. Au  bout de chaque lecture sont reçus et acceptés un certain goût existentiel et un coup sur la nuque. A partir de ce K.O. des chances de survivre sommeillent sous quelques écrans de fumées et des piles de frustrations. Que demander de plus ? Reste à désirer jouir encore du crépuscule de telles lectures : le temps perdu remonte  pour faire des pieds-de-nez à notre soumission. C’en est trop diront certains. D’autres que ce n’est jamais assez. Ils ne veulent pas refermer les livres de l'auteur et préfèrebt laisser béante leur plaie ouverte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08/08/2013

Une femme dans la ville : autoportrait d'Ursula Mumenthaler

Mumemthaler 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La lumière, l'envie d'un thé Earl Grey. Je me lève tôt car pendant les heures matinales je suis plus créative.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Déjà enfant j'étais dans la création. J'ai dessiné ma maison avec des grands volumes et je rêve encore d'espaces plus grands. Je dessinais mes habits et les motifs des tissus. Je me voyais une star dans le stylisme.

A quoi avez-vous renoncé ? Avoir un salaire régulier, un travail fixe et un patron.

D’où venez-vous ? J'ai grandi  à la campagne, en suisse alémanique, je n'ai jamais aimé la vie de village. Très jeune je suis partie pour la ville, la ville étant le moteur de mon travail. Retourner à la campagne serait une punition.

Qu'avez-vous reçu en dot ? L'endurance.

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La sécurité. 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Une bonne Häagen-Dazs…..

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Je ne suis pas sûre d'être différente des autres artistes. Le manque d'égocentrisme.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? L'image des montagnes et les reflets hivernaux dans un lac de glacier.

Où travaillez vous et comment ? Dans mon atelier où je réalise mes oeuvres, et  sur mon vélo de course où je réfléchis à mes projets, les idées m'arrivent spontanément.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? En général la musique classique, de préférence les symphonies (Schostakovitsch)

Mumemthaler 4.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? « La nuit bengali » de Mircea Eliade ou « Syngué sabour » de Atiq Rahimi. Mais je les relirai jamais car ils me referaient pleurer. Mon auteur préféré en ce moment est Russell Banks.

Quel film vous fait pleurer ? Je ne pleure jamais en regardant un film, mais assez souvent les larmes me montent aux yeux et troublent l'image de l'écran.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Moi. Souvent je regarde mon visage d'un un miroir grossissant.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ?  A méditer….

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? New York et le Mont Cervin depuis Zermatt.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?Jeff Wall, Ed. Ruscha, Thomas Demand, Jan Dibbets, Gordon Matta-Clark, Andrea Pozzo, Rachel Whiteread.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une surprise dans un grand carton car j'adore découvrir et j'adore que l'on m'étonne.

Que défendez-vous ? La liberté d'expression.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  ???

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Je ne suis pas une admiratrice de W.Allen.

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 6 Aout 2013.

 

09:41 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

07/08/2013

L’universalisme intime de Teresa Chen

Chen good.jpgTeresa Chen est née aux Usa. Elle est devenue Zurichoise d’adoption où elle vit et travaille. A l’Université d’Art de la ville elle a entrepris ses  "Shifting identities” où elle montre et analyse comment la photographie, la vidéo et le net-art représentent les concepts identitaires et ethniques à travers le monde. Mais par sa pratique artistique elle explore aussi sa propre histoire et son propre corps. Elle a développé parallèlement différents softwares et à créé le concept de diverses expositions tels que « KLINIK »: Morphing Systems à Zurich ou  encore « GameOver »(Museum für Gestaltung in Zurich) et sWISH* (Swiss expo. 02 à Biel).

Dans sa thèse soutenue en juin 2013 à la  Plymouth University  "Contested Selves: Strategic Approaches to 'Otherness' in Visual Art",  l’artiste s’intéresse aux concepts  d’identités culturelle et ethniques dans l’Est de l’Asie – principalement en Chine, Corée et Japon. Partant des théories postcoloniales de  Gayatri Chakravorty Spivak elle tente de définir un “sujet planétaire” plutôt que de mettre en avant une diversité et une altérité qui referment les individus (et plus particulièrement les femmes) dans des replies identitaires dangereux pour elles. Son travail contextualise divers aspects de ses recherches plus théoriques.

Chen 3.jpgSortant de l’immobilisme que peut suggérer le culte de la différence l’artiste prend donc par revers bien des idées reçues. Pour elle la notion d’être ne se limite pas à un champ ethnique ou culturel.  Chaque individu  est dans le fil de la mémoire de tous les autres. Penser autrement revient à tomber dans .une hypnose ou du somnambulisme provincial.

Les images Teresa Chen deviennent l’espace de la prémonition d’un monde plus ouvert. L’artiste en propose une théâtralité comme de son propre corps. Elle les montre non comme étant déjà advenus mais présents tel un impérieux futur. Ses montages, ses séries distribuent donc les cartes du monde et de l’être autrement. Ils élargissent le réel dans un grossissement à tous les sens du terme puisque le très gros plan y garde la partie belle.

Le corps et la nature se font dans ses photographies détails immenses et confluences du rêve et de la réalité. Un peu comme dans un tableau de Vermeer mais par d’autres moyens. Le nom du peintre hollandais est d’ailleurs significatif du travail de l’americano-zurichoise puisqu’il  signifie en néerlandais  « le plus lointain » mais indique aussi la proximité de la mer. Il y a donc dans tous les travaux un agrandissement. Il approche tout autant de l’angoisse qu’il creuse que de la sérénité qu’il laisse jaillir. Surgit une secrète parenté par delà les différences : celle d’un théâtre intérieur beaucoup moins clivant d’une région du monde à l’autre qu’on pourrait le penser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'artiste expose actuellement à la galerie Bob Gysin, Zurich.

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