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13/09/2014

Kathrin Kunz et les états „passant“

 

 

Kunz 2.jpgKathrin Kunz „Zwischenzeit“, Galerie Gisèle Linder,  Bâle,  23 septembre - 1er novembre 2014

 

 

 

 

 

Le titre même de  l’exposition de Kathrin Kunz « Zwischenzeit » (Intervalles) souligne l’importance de la frontière et de sa transgression dans l’œuvre de l’artiste. Le passage marque un temps de méditation sur l’espace et le temps là où l’imaginaire semble creuser un abîme. Entre l’image et le support le front se floute et le regard se perd à travers des formes minimales en dégradés de poudre de graphite. Passant de la photographie au dessin la « peinture »-  au tampon de ouate qui applique le graphite en poudre – crée des expériences perceptives inédites entre aveuglement et évidence là où l’ombre joue à cache-cache avec la lumière.

 

Kunz 3.jpgL’  « entre » propose des espaces temporels non fixes retenus selon de mystérieux stigmates. Ils jouent sur l’instabilité des états de la matière là où l’artiste est toujours à la recherche d’un lien avec la mémoire,  la trace et divers types d’empreintes. D’où le surgissement archaïque en apparence. Mais il embraye directement sur le temps là où le rôle de l’artiste reprend une valeur essentielle face aux effets de nature comme de civilisation. Créant des états  «  passant » l’œuvre témoigne moins  d’une déliquescence et d’une ruine que d’une métamorphose. Elle « secoue » autant le mental que l’apparence. Loin de toute subjectivité narcissique, « l’instabilité » de l’œuvre propose une aventure perceptive et intellectuelle (ce jeu n’est pas interdit). Elle vient prendre à revers les concepts de temps et de délais comme celui d’image et de percept.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/09/2014

Phautomobiles de René Burri

 

 

 

 

Burri 2.jpgRené Burri, « Mouvement », Maison Européenne de la Photographie, Paris.

 

 

 

Depuis la fin des années cinquante René Burri est le photographe des masses : foules urbaines, soldats, voitures en stockage comme en embouteillages. Mais il a saisi des groupes plus retreints voire des individualités : derniers gauchos (argentins) ou un de ses compatriotes : Jean Tinguely au milieu de ses automates.  Toutes ses œuvres témoignent d’une volonté de saisir le mouvement par le paradoxe du plan fixe. Afin d’y parvenir  il le traite de manière frontale et basique mais parfois aussi par des modulations : floutage accidentel ou non, superpositions, surexpositions, reflets et polyptiques. Le tout pour saisir en divers types d’accumulation la frénésie de l’énergie en marche ou en attente. Il y a là autant de poésie que d’ironie là où souvent tout se mêle et souvent manque d’air.

 

 Burri.jpg

 

Scénarisant  de broc les briques elles redeviennent sablonneuses et le réel défaille sous les courbatures visuelles. René Burri rappelle qu'il existe une distance considérable de l’image réelle au leurre : si la photographie se contente de relayer le réel elle devient une atrophie du visible. Le photographe zurichois s’inscrit en opposition au ratage programmé de  l’image reflet.  Il ne cesse de  troubler l'effet miroir afin de montrer l'étrange que celui-ci recouvre. L’artiste répond par l’affirmative à ceux qui estiment qu' "une image est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant, en une fulguration, pour former une constellation neuve" (Walter Benjamin).

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/09/2014

Les eaux "dormantes" d'Emmanuel Reignez

 

 

 Regniez.jpgEmmanuel Reignez, « Notre Château », Editions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014, 10 €.

 

 

 

Il faut se méfier de l’écriture dormante d’Emmanuel Regniez : dès qu’on rentre dedans elle fait des vagues. Des vagues de vagues. Comme si tout se transformait en un film. Pas n'importe quel film. Un désir de film de solitude mais aussi de chair fraternelle et sororale. Un film sans film. Sans pellicule. Pour le désir d'être. Enfermé. Retenu. Dans un château qui n’a plus rien de kafkaïen. « Réalisé » à quatre mains. Pour le bien que ça fait. Pour vivre enfance, vivre en fin dans une sorte de paix. Dans le noir de ses salles obscures. S’y sentir invité. S’y sentir chez soi. Le temps du film. Un temps non pulsé pour qu'il s'étire. Un temps à la Duras. Se laisser aller. Comme dans le courant d’un étrange fleuve Amour. Un fleuve au dessein animé. Noir sur blanc. Film muet mais  cinéma parlant. Parlant de l’origine. Atmosphère, atmosphère. D’où ce murmure qui ne peut se nommer. Preuve que la littérature ne montre pas mais fait mieux : elle apprend à voir. Elle enseigne le temps. Pour entrer dedans. Moteur !

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret