gruyeresuisse

14/08/2013

Francine Mury : sous le regard du ciel

 

 

Mury 1.gifAu fond, ce que désire Francine Mury revient à produire des lieux qui seraient l'expérience d'un équilibre entre deux abîmes : celui du ciel et celui de la terre, ou celui du vide et celui de la densité. L'équilibre entre ces deux "masses" provoque une expérience rare, quasiment tactile et parfaitement cohérente dans un alphabet essentiel, austère, symbolique, délicat et puissant qui rappelle une vision et une spiritualité extrême orientales. Un « temps » paradoxal émane étrangement en des surfaces faites de presque rien. L'artiste crée des lieux qui conjuguent l'extériorité d'un pan lumineux (par effet de miroir) et le repli. Elle lie sans cesse l'ouvert et le retrait.

 

Ce caractère double souligne le pouvoir de l’art à se déployer en incorporant des lieux afin d'ouvrir des contrées inaperçues. L'acte de délimiter l'espace revient à porter à découvert ce que le paysage par effet de réalité ne montre pas. Francine Mury propose donc des lissages et des tissages afin que se rejoignent l’infime et la libre vastitude. On se souvient alors qu'être sur terre veut dire être sous le ciel. Et il n'est plus besoin de diviniser les astres pour éprouver la (douce) contrainte de la station terrestre et le sentiment de l'espace céleste.

 

Mais Francine Mury crée tout autant des topographies immatérielles de l’intériorité. Elles deviennent des illuminations profanes. Le détail du minéral ou du végétal, l'intimité de leurs textures explosent  soudain sous le ciel. Il n'est plus le fond neutre des choses à voir mais le champ actif d'une imprévisible expérience visuelle. Le ciel n'est donc plus seulement "au dessus" de l’œuvre. Celle-ci l’oblige à l'habiter, à monter à sa rencontre. Car ce n'est plus le cadre des choses qui est à voir en tant que cerne ambiant. Chaque image devient l’extrapolation à minima capable de proposer des signes organiques et inorganiques, minéraux et biologiques, vifs et inertes, propres à susciter un vertige méditatif entre merveille et trace, repères géologiques et paysages intérieurs.

 

Mury 3.jpgL'âme humaine se vaporise vers le ciel par le scintillement des oeuvres. Le regard n'étouffe plus sous l'affiche du monde à genoux. Il apprend comment les pierres se jouent du temps et combien le temps les rattrape par la queue tandis le ciel s'installe, dans les yeux, se penche sur le vide  apparent que l’artiste baratte. Ruine, lieu, vestige qu’importe : Francine Mury en saisit l'épique bouillonnement des nuances du sang de rouille.  Son travail est une levée d'écrou  afin d'introduire une théâtralité du signe à travers des lambeaux de sérénité et quelques perles de nuages. Reste une noce blanche qui sépare du temps pour mieux le retrouver. Elle ouvre ses fêlures d'être et rêve d'être consommée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

En 2013 Francine Mury a exposé au L.A.C. de Vevey (« Eported Papers »)

12/08/2013

Théo&dora :espaces paniques, espaces poétiques

 

Theo 1.jpgFaçon peut-être de se battre avec tous les contrastes Théo&dora joue sur les divers axes de l'espace. Elle envahit parfois aussi son volume : en bas, en haut, sur les côtés, en son milieu usant pour cela de toutes les matières et de toutes les figurations au sein de ses installations. Avec "Escadrille" (Centre d'Art de Neuchâtel) elle a lardé l'espace de 109 avions de papier au format A3. Au Château de Portemuy (Jura Suisse) ses "dindonnades" peuplent le lieu de volatiles dodus faits de papier mâché, de glucose, de cordes et de mastic. "Ils courent sur leurs pattes fines, tout pas finis, tout pas vêtus". Parfois encore elle monte des blocs ("En attendant Ulysse ») qui deviennent des pierres d'appels faite de modules rectangulaires et ce afin que la figure mythique retenant son attention  "l'appelle, lui dise des mots, l'embrasse". Au besoin elle fait appel au tarot de Marseille pour (faute d'Ulysse) embrasser la lune à la lumière du jour tandis qu'ailleurs elle fait pleuvoir des perles dans une dimension panique et surtout poétique.

 

Théo&dora propose ses délocalisations productrices de paradoxes incessants. La créatrice envahit l'espace pour le reconfigurer de ses empreintes aussi prégnantes que subtiles si bien que chaque œuvre surprend par ses structures et leurs dimensions oniriques. Tout devient éblouissant. Existent des effluves d'images et leur magie. Parfois elles rendent visibles leurs structures sous-jacentes parfois elles demeurent invisibles sous comme sous une peau de lait immaculée. L'artiste place donc ceux qui assistent à ses actions ou regardent ses sculptures et ses installations en un ici et un ailleurs. Tout devient (même lorsqu'elle s'empare du bois) aérien atmosphérique.

 

théo 2.jpgLa poésie devient labyrinthique en ces espaces reconstruits dans laquelle la masse initiale est réduite en miettes. L'œuvre ressemble parfois à un espace soufflé, parfois à une tour de Babel.  Partout surgissent les échos d'une double conscience plastique.  L’une prétend que la sobriété cause sa perte, l’autre affirme que son absolue ébriété rend les dieux mâles désespérables. L’une pense que les coupables ne sont pas les esprits mais les hommes, l'autre estime que tous passent à côté de la vérité. L’une n’a ni chaud ni froid, l'’autre chante l’apocalypse mais dans les deux cas tout passe par la transfiguration de la matière.  En surgit sa fulguration. Preuve que  Théo&dora n'imite pas un espace, elle produit sa métamorphose, sa fable par des montages hybrides, hétérogènes. Les créations n'ont plus rien à voir avec des catégories précises. Et il n'existe pas de raison de vouloir les ramener à une mémoire entendue comme passé. Et même lorsqu'elle évoque Ulysse, l'artiste sait qu'il n'est plus ici. D'ailleurs l'a-t-il été un jour ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Du Maryland à la Suisse : entretien avec l’artiste Teresa Chen

 

 

 Chen biblio 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Actuellement ce sont tous mes enfants – il est impossible de rester dormir le matin particulièrement avec mes jumeaux (J’ai trois filles : des jumelles de 3 ans et une aînée de 9 ans).

 

Que sont devenus vos rêves d’enfants ? Si je réfléchis à leur sujet je peux dire que j’en ai réalisé quelques uns. J’ai pu fuir l’Amérique du Nord  suburbaine, Je suis devenue indépendante financièrement, j’ai beaucoup voyagé. Et je suis même devenue une artiste (en dépit de mon niveau d’étude en sciences de l’informatique), certes peut-être ne suis-je pas aussi connue et riche que je le souhaitais ! Cependant on ne peut le comprendre lorsqu’on est enfant mais seulement lorsqu’on vieillit. A ce moment là on comprend que toutes les possibilités infinies pour l’avenir se réduisent et qu’il  faut mieux vivre en réalité sa vie plutôt que de la chercher.

 

A quoi avez-vous renoncé ? Particulièrement dans la scène et sur le marché de l’art actuel j’ai renoncé à mes illusions en ce que l’art et être artiste signifient. Je ne suis pas complètement cynique mais je ne suis pas aussi enthousiaste ou naïve à propos de l’art que  je l’étais. En outre j’ai renoncé à mes ambitions de devenir une artiste vraiment connue : j’ai eu mes enfants (j’avais presque 40 ans) avant  de vraiment réussir. Mes priorités ont changé et je n’ai plus considéré l’art comme le centre de ma vie.

 

 

D’où venez-vous ? De  Beltsville  dans le Maryland près de Washington D.C. aux USA. C’était un petit  endroit suburbain typique avec beaucoup de petits centres commerciaux, restaurants fast-foods, stations essence. Je l’ai quitté à 18 ans pour aller à l’Université, je n’ai jamais eu envie d’y retourner, néanmoins ma mère y vit toujours.

 

Quelle est la première image dont vous vous souvenez ? le premier artiste (photographe) qui m’a impressionné fut Richard Avedon avec « Dans l’Ouest Américain » quand je vis son exposition à San Francisco au début des années 1990.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?  J'aime à  penser que la voie dont je m'approche donne des idées au sujet de la différence et de la mortalité et que mon esthétique qui souligne la beauté et le sens du grotesque est spéciale.

 

Où travaillez-vous et comment ?  Comme une grande partie de mon travail est photographique et implique des macro-vue je n’ai pas besoin de beaucoup d’espace pour prendre mes photographies. Je peux photographier n’importe où. Cependant j’ai un atelier où j’ai mes archives, où je réfléchis et planifie mon travail.

Chen biblio.gifA qui n’avez-vous jamais osé écrire ?  Je ne suis pas sure de comprendre cette question. Voulez-vous dire à qui je veux écrire une lettre ? mais je pense que c’est trop difficile et trop risqué. Dans ce cas je pense à personne particulièrement.  Mais, peut-être votre question induit-elle quelque chose de différent ?

Quelle musique écoutez-vous en travaillant ? Je n’écoute pas de musique en travaillant. Cependant mes goûts vont vers le rock indépendant. L’année dernière j’ai écouté beaucoup l’album “Let England Shake” de PJ Harvey. Un autre de mes albums favoris est  “Venus on Earth” de Dengue Fever. Le groupe ABBA a toujours mes faveurs lorsque j’ai envie de danser.

 

Quel livre aimez-vous relire ?  Humm. Du fait que j’écris ma thèse depuis 7 ans je n’ai pas beaucoup de livre pour le plaisir pendant tout ce temps.  Je me souviens avoir lu « Midnight’s Child » de Salem Rushdie plusieurs fois. Mais je ne peux pas réellement répondre à cette question.

Qui voyez-vous lorsque vous vous regardez dans un miroir ?  Juste moi. Parfois je suis satisfaite de mon image, parfois je pense que j’ai l’air fatiguée et vieille. Je ne vois pas mon héritage asiatique ou mon genre, bien que je sache que d'autres le voient.

Quel ville ou lieu a valeur de mythe pour vous ?  J’ai habité à Sans Francisco (1985-1986 et 1996-1997) et je me sens toujours très proche de cette ville.  Bien que je n’y sois pas retourné depuis quelques temps, n’importe quelle allusion à San Francisco faut remonter en moi des souvenirs et des sentiments de nostalgie.

De quels artistes vous sentes-vous le plus proche ?  Je pense que mon art possède des ressemblances avec le travail de Hannah Villiger. Je suis une admiratrice de Fiona Tan, Loma Simpson et Mona Hatoum. Une exposition récente m’a beaucoup touché : «  The Visitors » « Les Visiteurs » une installation de l’artiste Islandais Ragnard Kjartansson bien que sont travail ne ressemble pas au mien.

 Quel film vous fait pleurer ?  Je pleure facilement et je peux me mettre à pleurer même devant une émission de télévision montrant un enfant malade en phase terminale ou n’importe quel type de situation émotionnelle.  Parmi les films dont je me rappelle et qui m’ont fait pleurer  je peux citer dans le désordre « Dancer in the Dark », «  La liste Schindler », « Elephant Man », « Le chois de Sophie »…

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?  Mon mari me pose toujours la question !  Probablement à ce moment de mon existence a agréable et long week-end romantique sans les enfants.

Que pensez-vous de la phrase de Lacan: "L’amour c’est donné ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?  Aux relations de famille soit avec ma mère, mon mari et même mes enfants. Mais cela ne m'arrête pas de croire à l’amour d'une façon ou d'une autre bien que ce soit évidemment une question très compliquée.

Et que pensez-vous de celle de W. Allen: "La réponse est Oui mais quelle était la question ? » Vivre la vie le plus pleinement possible et avec le moins de regrets possibles.

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 8 aout 2013 .