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05/03/2015

Georges Borgeaud : l’être et l’étang

 

 

Borgeaud.jpgGeorges Borgeaud, Lettres à ma mère, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 800p., 29 CHF.

 

 

 

Même à Lausanne où il naquit  Borgeaud est désormais bien oublié. Il est vrai qu’au bord du Léman succéda Fribourg, Paris, Gordes, Cajarc. L’auteur cultivait l’adhésion et le rejet, le désir du « sublime » et l’attrait pour la « fange », le goût des autres et la misanthropie, la sensualité et l’abstinence, la fascination et l’aversion de la liturgie catholique. Il n’était donc  pas quelqu’un qui pouvait se fixer.  Il a parfois retrouvé la Suisse mais de manière distante comme en 1972 où il écrit : « Je traversai mon pays dont je reconnus l’ennui et son pittoresque car cette nuit-là un clair de lune absolu blanchissait le lac Léman. La Savoie en face avait éteint tous ses feux. Être chez soi sans s’y arrêter  me paraissait le comble du bonheur qui avait effacé des souvenirs souvent plus mauvais que bons. » 

 

L’immense corpus de la correspondance à la mère est passionnant. Il s’étend pendant cinquante ans et ramène à une relation qui ne fut jamais simple - et c’est un euphémisme.  La génitrice restera jusqu'à sa mort son « tourment, l'objet de son désespoir ». Non sans raison : abandon, placement en famille d'accueil, brimades, reproches, dénigrements, bouderies tels fut le lot pour cet enfant ayant eu « tord » d’être né « naturel » et devant en payer le prix. La mère - Ida Gavillet, née Borgeaud à Illarsaz - ne manqua pas de le lui rappeler. Il devra la séduire en un chemin du calvaire. Borgeaud y paraît drôle, injuste, égocentré, parfois mesquin mais toujours lucide et finalement apaisé vis-à-vis de la génitrice : « C'est probablement de ma situation d'enfant naturel que m'est venue cette passion d'écrire »…

 

Borgeaud 2.jpgEt s’il est de l’essence de la littérature d’être obsessionnelle, les lettres  illustrent la fixation première. Elles font  chauffer l’écriture (comme on dit faire chauffer la colle)  dans un dialogue ou soliloque avec une femme adepte d’un trop romantique étang. L’écriture des lettres était là pour la surprendre sur sa berge et l’étonner mais aussi pour tenter de reconstruire quelque chose du passé au présent. Lire cette correspondance est une bonne occasion de renouer avec l’œuvre et toucher sa réalité à travers la chair du fils maniant la douceur comme la trique pour secouer sa  première des femmes qui, bonne catholique et romaine, vit en ce fils naturel une masse inconcevable d’elle-même.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/03/2015

Philippe Deléglise : la matière et l’ineffable

 

deléglise.png

 

Philippe Deléglise, « Figures du son », Musée Jurassien des Arts de Moutier, du 8 mars au 24 mai 2015.

 

Partant des expérimentations des visualisations des ondes sonores du physicien (et un des fondateur de l’acoustique)  Ernst Friedrich Chladni le Genevois Philippe Delégilse a découvert une possibilité de renouveler son approche de l’abstraction. Adepte d’une peinture qui parle par son propre langage (comme la musique le fait) et sans besoin de s’appuyer sur le motif, l’artiste reste à la recherche d’une autonomie de ce qu’il nomme « plan-surface ». Dans un premier cycle « Poussières, tombeau de Chladni », comme le savant, il utilise des plaques d’acier. Les recouvrant de  poussière de colophane il se sert d’un archet pour les faire vibrer. La performance est donc à la base de l’œuvre : le geste permet à la matière de se rassembler en certains lieux de la plaque. L’artiste fixe le résultat (réseaux linéaires, entrelacs) dans une série d’estampes.

 

deléglise 2.pngAvec « Echos » le travail est différent.  Ce que la première expérience a provoqué est repris dans une suite  de lithographies. Elles deviennent une reprise, un approfondissement et un jeu de variations de l’expérience première. La musique est donc présente mais de manière subreptice. Volumes, érosions lui accordent des correspondances baudelairiennes implicites avec les arts plastiques. S’y retrouvent les mêmes tensions et élasticités,  d’effondrements et de surrections, d’oppositions entre  le vide et le plein comme il en existe entre le silence et le son. Dans les œuvres de Deléglise  l'équilibre à tout moment semble pouvoir s'estomper : le créateur donne ainsi de l’éternité à ce qui paraît un simple moment. Le présent devient un présent éternel.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


De Philippe Deléglise : "Figures de Chladni, Editions Art&fiction, Lausanne.



 

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28/02/2015

Laurent Cennamo : échafaud d'âge.

 

 

 

 Cennamo.jpgLaurent Cennamo, « A celui qui fut pendu par les pieds », La Dogana, Genève, 96 p., 20 E.

 

 

 

Par son minimalisme, ses déconstructions, ses jeux verbaux (des plus sérieux)  Cennamo saisit le monde dans un dénuement  mais aussi une ivresse. Les deux marquent une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses œuvres. Après avoir  réparé le trauma du passé paternel et maternel (sujets passionnants de ses deux premiers livres) la poésie se dégage  d’un lieu d'enfermement même si le mouvement est complexe comme le prouve le titre et le vers qui le complète : « À celui qui fut pendu par les pieds  / miraculeusement l'âme est rendue ». Dans ses acrobaties comme en ses épures le texte  permet de penser l'être, son rapport à l'autre et au monde selon un travail de récurrence et de frottage. A ce titre le poète  pourrait faire sienne la phrase de Braque : "une toile blanche ce n'est déjà pas si mal". Pour Cennamo c'est même bien : car à la fin il faut toujours revenir à l'essentiel : l'image primitive et sourde. Jamais loin du presque rien. En dépit de sa jeunesse Cennamo atteint en conséquence une sorte d'essence de clarté. La poésie semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. En se sens sous l'apparente banalité se cache ce qu'il y a de plus fantastique, comme il est fantastique, si l'on accepte d'y penser un peu, de posséder un nez et deux yeux, un nez entre les deux yeux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret