gruyeresuisse

22/03/2017

Les murs d’interrogation de Greg Palma au MAMCO

 

Greg Parma 2.jpgGreg Parma Smith, "Zeitgeist", Mamco, 22 février - 7 mai 2017.

Moulés en apparence dans les lutrins paisibles du langage plastique admis, celui de Greg Parma Smith avance afin de créer un traité où l’image cesse de s’accélérer en ses spasmes. La solitude est tout se qui demeure, son savoir jaillit de déchets entre étude et altitude. L’image n’a plus qu’à dévisager le cratère du silence et de signaler le dépérissement des apparences. Elle n’est plus que « la face avide de caresse sans parole ». Et c’est pourquoi elle parle encore sur les creux de la vie que tels des « mains runiques » l’oeuvre tente de remplir.

Greg Parma 3.jpgLa peinture devient un moyen ralentir le temps et la dématérialisation grandissante à travers divers corps - au sens propre comme au sens figuré. L'artiste reprend l'histoire de l'art en réunissant deux de ses temps forts : celui de Pollock et Bram Van Velde et leur revendication du tableau comme quelque chose de plat et celui de Rauschenberg pour qui image et objet se métamorphosaient selon de nouvelles déclinaisons.

Greg Parma.jpgGreg Parma Smith trouve là ses sources à ses moissons d’incertitude. Ses œuvres deviennent des murs d’interrogation et représentent bien plus qu’un leurre. La lucidité prend de biais même ceux qui croient voir droit ou juste. L’artiste les réduit à l’état de Janus somnolents. La peinture ressemble soudain à une suite de nécessaires amas de brindilles dans les bois du savoir artistique. Le logos plastique du créateur balaye les images à la gomme non sans humour dégingandé lorsqu’il exhume des « cartons » de l’art et de leurs ténèbres ses propres mises à plat et traces.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Philippe Denis "sucs de l'inaudible"

 


Philippe Denis.jpgPhilippe Denis précise lui-même sa poétique : « L’art de lier au fumet du mot juste / les sucs de l’inaudible. » Dès lors le choix des noms n’est pas simple même lorsqu’il s’agit de définir un arbre : « J’avais bien quelques certitudes quant à son nom. Mais que sont les noms ? Quel savoir se dissimule derrière leur attribution ? » Il faut donc faire œuvre de componction quant à leur choix et leur utilisation. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusion : les identités restent toujours lacunaires.

 

 

 

PhilippeDenis 3.jpgEt pour le prouver le poète fait retour à « son » arbre : « Il y a quelque chose en lui du clavecin, une palpitation, un égrènement orangé. Son nom est répertorié, abîmé (…) Son nom est roide, militaire, poussiéreux. / Sur d’autres continents son fruit est noir (…) il en sort des pandémies qui, en d’autres temps, faisaient la joie des enfants ». Bref jusque dans un nom le regard erre. Et les cahiers de notes du poète, ses « Petits traités d’aphasie lyrique » tentent de l’orienter en « parlant pierre au besoin ». L’objet de poème est donc non la chose mais sa capacité à faire parler leur monde muet afin que se crée « Les picotements que me procuraient / les languettes de cuivre / des piles usagées/ c’est eux/ page après page que je cherche à retrouver ».

 

Philippe Denis 2.jpgLe texte n’est donc « bon qu’à ça » : créer le court-circuit des opposés en allant vers une simplicité avec la force et d'audace. Évidemment, l'explication n'est jamais suffisante et il appartient au lecteur d'établir les règles qui régissent sa bonne compréhension. Comme il lui appartient aussi le droit de s'égarer. L'encre coule pour tracer le chemin par lequel l’esprit s'ouvre sur l'objet, celui ci est instantanément reçu par le cerveau (et dans une certaine mesure par l'âme) au sein desquels il se verra lentement digéré et mis très vite en articulation avec le souvenir en plus de nombreuses autres joies.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Denis, « Petits traités d’aphasie lyrique », Le bruit du temps Editions, « Alla Breve », peintures de Didier Demozay, collection Mémoires, Eric Coisel, Paris

21/03/2017

Peste soit de l’humain : Yvan Larsen

Larsen.pngYvan Larsen, « Sculpter la vie », Musée de Carouge, du 26 janvier au 2 avril 2017

 

 

 

 

 


Larsen 3.pngL’artiste genevois Yvan Larsen prend un biais paradoxal pour imager la vie : la sculpture animalière. Celui qui fut taxidermiste présente au Musée de Carouge son bestiaire et parfois des saisies du corps humain selon des formes qui tendent vers l’abstrait. Néanmoins toutes ces figures créent d’étranges germes de vie austère et suggèrent un appel. Il est autant intense que muet. De telles métaphores deviennent nos doubles et peut-être des paradigmes de l'impuissance qui se poursuit dans le manque.

 

 

Larsen 2.jpgChaque animal met en effet l'accent sur notre faiblesse mais suggère autant la quête d’un secret. Tête baissée ou boule bien haute l’animal devient notre fantôme. Il offre un regard éperdu. Est-il l’objet d'un souvenir malheureux ou attend-il une chance de repartir ? Nul ne peut le dire mais chaque sculpture vient brouiller les certitudes acquises et activer des émotions loin de l’empreinte anthropomorphique. Elle est livrée au jour et à la nuit, autiste, solitaire, figure mimétique de ce qui se passe à l'intérieur de l’être. Chaque animal erre en une sorte de nuit mentale ou un temps d'éternité. L’animal n’est pas un subterfuge mais la seule attitude "viable" pour essayer de recouvrer le temps ou de s'en extraire définitivement selon un contrat par lequel la poursuite de la forme ne serait qu'une recherche plastique de la nature humaine.

Jean-Paul Gavard-Perret