gruyeresuisse

08/06/2020

Les transversalités de Henri Raynal

Raynal.jpgChez Henri Raynal apparait une dimension particulièrement "sanitaire" de l'amour. De la physique il passe à une méta-physique. Ici les êtres ne sont pas au fond d’un puits mais entre éther et nuages, leurs cercles se multiplient comme si l'amour le plus charnel pouvait devenir cosmique.

 

Les hommes pénètrent en une sorte d'Abbaye de Thélème d'un genre nouveau où les silènes deviennent prétresses et gouvernantes. Rendent-elles l’homme timide ? Pas sûr car il existe du feu en lui. Et au nom des rêves dont chacun est fabriqué, il veut s'intégrer en une rencontre presque (le presque est important) impossible. Mais les seuils ne sont pas infranchissables.

Raynal 2.pngHenri Raynal joue de l'obsession et de la transgression. Elle retire la cape de ténèbres dans ce qui tient du conte philosophique qui évoque des bourrasques d’où naissent des éclairs ; d’étranges portes s’entrouvrent mais l'éros demeure suggéré. Restent ses stigmates. Et c'est aussi habile qu'ironique.

Raynal 3.pngComme auparavant et chez le même éditeur "Aux pieds d'Omphale" et "Dans le secret", ce livre est celui d'une initiation. Certes il feint une forme d'ascétisme. Mais il ne faut pas se laisser prendre : dans le froissement des robes d'abbesses le narrateur un rien masochiste glisse vers elles pour qu'elles le libèrent de ses entraves psychiques là où rien n'est essentialisé : les sens gardent la part belle dans la duplicité de certains labyrinthes optiques où une co-naissance a lieu.

Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Raynal, "L’accord", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 160 p., 20 E..

Les accueils de Connie Hüsser

Husser.jpgConnie Hüsser, "Objects with love", Galerie l'Elac, Renens, Du 10 juin au 3 juillet avril 2020,

Magasin de curiosité in situ et hors cage  : tel est ce que propose celle qui a été couronnée par le Grand Prix suisse de design 2019. Journaliste et styliste Connie Hüsser est fascinée par les jeunes talents et le design. Elle aime le fait-main, le coloré et l'inattendu et les présente  ici sur des plateaux fantastiques.

Husser 3.jpgElle a eu l'idée aussi simple qu'originale de rassembler  et de mettre en espace ses objets préférés dans une exposition  où l'intime rencontre l'extime avec fantaisie mais aussi un certain sens du rituel. Le désign des choses prend ici une dimension inattendue, prégnante et belle. Sous ce qui pourrait n'être qu'un bric à brac, Connie Hüsser propose un "ordinare" à la fois surprenant, drôle et documenté.

Husser 2.jpgCette exposition à sa manière est une perfection. S'y ressentent les motivations et les goûts instinctifs et conscients de la metteuse en scène d'un superbe ensemble. Les objets, s'ils n'abolissent pas le hasard que la créatrice organise, créent des rencontres. Ils peuvent parfois tenir au coeur de la main et ils instaurent le jeu de la vie, à l'appel de la jetée. Ce sont comme de petits mots du matin là où l'objet ne biffe par l'être mais lui procure des plaisirs.

Jean-Paul Gavard-Perret

07/06/2020

Nicolas Fournier : espèces d'espaces

Fournier.jpgNicolas Fournier, "Chutes & Trouvailles", Standard / Deluxe, Lausanne, du 13 juin au 4 juillet 2020.

 

Nicolas Fournier vit et travaille à Genève. Formé à la HEAD, puis en cinéma d'animation à l'ESAV, il consacra initialement sa pratique au volume et à l'installation avant de l'orienter vers la peinture et le dessin. La première est mise ici au service "d'étourdissement face au mystère que recèle notre cosmos".

fournier,2.pngAvec "Chutes & Trouvailles" - éléments d'un cycle éponyme réalisé entre 2017 et 2019 - l'artiste présente un ensemble de peintures qui illustrent son intérêt pour la géologie et plus largement pour le mystère de l'univers. Par la force de telles peintures se révèle de manière naturelle ce que l'univers possède de plus fantastique dans la mesure où ce qui est si loin de nous peut enfin être visible et proche.

Dans ce but Nicolas Fournier met l'accent sur les chutes des météorites que des témoins ont vu tomber sur terre et qui ont été retrouvées peu après leur atterrissage. L'artiste les met en lien avec d'autres découvertes dues au hasard sans que leur chute ne soit observée. Dès lors une météorite, la pierre d'Unspunnen ou des expériences scientifiques non identifiées se côtoient en un même accrochage propre à générer le trouble et l'étrangeté au sein de narrations aux lectures multiples. Surgissent de l’œuvre ascèse, austérité. Elles suggèrent l’indicible où l’ailleurs rencontre l'ici-même. De telles peintures ne sont pas sans rappeler les mots de l’œuvre terminale de Beckett : « folie vu ce - / ce - / ceci - / ce ceci - / ceci-ci - / folie donné tout ce - / vu - / folie vu tout ce ceci - / voir - / entrevoir - / croire entrevoir - / là - / là-bas - / à peine - / loin de là-bas - / à peine - / loin là là-bas à peine quoi -  ». Mais cet à peine devient l’essentiel.

 

Jean-Paul Gavard-Perret