gruyeresuisse

02/02/2020

Amiel et les autres diaristes suisses aux "Moments littéraires"

Suisse 3.jpgLes Moments littéraires - n° 43, "Amiel & Co" et Henri-Frédéric Amiel - Élisa Guédin "Correspondance 1869-1881", Les Moments littéraires - hors-série n° 3, Paris, 2020.

La Suisse apparaît comme une terre d’élection pour l’introspection. Jean-Jacques Rousseau avait ouvert la voie avec ses "Confessions" et Amiel Amiel l'a suivi avec son monumental "Journal" dont le manuscrit de 16 000 pages a été publié en douze volumes aux éditions L’Âge d’homme (Lausanne). Puis sont arrivés les "Semaisons" de Jaccottet, les "Carnets" de Georges Haldas mais aussi Maurice Chappaz, Alexandre Voisard, Gustave Roud, Alice Rivaz, Ramuz, Anne Brécart, Corinne Desarzens, Jean-François Duval, Alexandre Friederich, René Groebli, Roland Jaccard, Jean-Louis Kuffer, Douna Loup, Jérôme Meizoz, Jacques Mercanton, Noëlle Revaz, Jean-Pierre Rochat, Daniel de Roulet, Catherine Safonoff, Monique Saint-Hélier, Marina Salzmann, François Vassali,, Jean-Bernard Vuillème, Luc Weibel. En dehors des écrits d’Amiel, Ramuz et de Saint-Hélier, aucun de ces extraits de journaux ou de carnets intimes n’avait été publié. Et un cahier photographique de 8 photographies de René Groebli témoigne de l’apport de l’image dans la démarche autobiographique

Suisse 5.pngGilbert Moreau - fondateur et directeur de la revue "Les Moments littéraires" - et Luc Weibel - historien et écrivain, auteur entte autre de "souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande" . et "Les Petits Frères d’Amiel : entre autobiographie et journal intime" (Les deux chez Zoé, Genève) - publient les 144 lettres ( inconnues jusqu’à ce jour, récemment retrouvées dans une maison de campagne genevoise) qu'Amiel a échangé avec une jeune femme rencontrée chez l’un de ses collègues universitaires, Élisa Guédin. L’imperturbable candidat au mariage désirait-il l'épouser ? Élisa le prévient : il n’en est pas question :  « Homme ne puis, femme ne daigne, âme suis. » ecrit-elle pour mettre fin à ses illusions et prétentions.

Suisse 6.jpgL'échange tourne alors autour de la qualité de leur relation ( nommée « amouritié » par Amiel), leurs lectures, idées, activités, voyages et rencontres. Habile et mâdré Amiel pratique un marivaudage. Élisa tient un discours plus "noble". Elle est en quête d’une vocation. Amiel lui suggère de s’orienter vers la littérature pour ses qualités d’analyse et de style. Mais elle veut se consacrer aux déshérités. Mais ses propres ambitions tournent court : elle tient à ses habitudes de luxe et ses séjours dans des stations thermales à la mode. Brillante elle s’exprime avec talent et parsème ses propos de références littéraires. Quoique  parfois agacé par le talent de sa correspondante dont il admire l'expression, Amiel recopie plus d’un passage de ses lettres dans son journal.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/02/2020

Les bains "amniotiques" de Chloé Delarue

Tafaa bon.jpgChloé Delarue, "TAFAA The Century of the Snitch",Villa du Parc, Annemasse, du 8 février au 9 mars 2020

Chloé Delarue vit et travaille en Suisse. Elle est diplômée de la Villa Arson (Nice) et de la HEAD (Genève) . Elle a réalisé de nombreuses expositions personnelles ces dernières années, à Zürich, Berlin, Bruxelles et Nevers. A la Villa du Parc elle propose nouvelle occurrence de TAFAA (Toward A Fully Automated Appearance). Sous cet acronyme elle développe une recherche plastique en un .ensemble dense et immersif, "où s’hybrident des résidus techniques contaminés par une muqueuse organique, TAFAA agit comme un biotope évoluant de manière générative au fil des expositions" précise l'artiste. L'oeuvre échappe à toutes les écoles et genres. L'art prend un statut singulier où l’adhésion devient assez ambigüe. Il casse quelque peu tout happy end par trop attendu de même que les limites de la création.

Tafaa bon 2.jpgUn tel environnement physique est fondé et mis en mouvements par des évolutions lentes et des énergies apparemment de basse intensité. En émergent les effets des changements en cours de notre sensibilité et de nos rapports au réel par des technologies dont les développements et migrations sont de plus en plus multiples, puissantes et autonomes. L'artiste crée un univers anxiogène dont la temporalité est floue : se réalise en temps réel un futur qui serait déjà passé mais qui se répète dans ce TAFAA qui "apparaît comme un territoire parallèle, clandestin, espace tangible mais paradoxalement incertain". Toute une transgression est là pour montrer "du" réel d'après mais déjà là de toujours mais indicible. Tout est montré sans aucun prosélytisme et rien n'est figé.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/01/2020

La photographie militante de Latoya Ruby Frazier

Latoya.jpgLatoya Ruby Frazier, Centre de la Photographie de Genève, du 12 février au 18 mars 2020.

Latoya Ruby Frazier se revendique comme citoyenne avant qu’artiste. Ses photos mixent l’économique, le social et l’intime. L'usure du jeans et du mythe américain, fatigue de la société industrielle, des institutions publiques sont mises à nu autour d'un monstre en ruine qui fut le poumon économique de Braddock, banlieue de Pittsburg (Pennsylvanie) et témoin de l'ancienne "Rust Belt" (ceinture de rouille) tombée en désuétude . A côté de l'aciérie émergent des photos de la grand-mère, de la mère et de la créatrice elle-même. Mais aussi d’anciens mineurs, de leurs veuves ou leurs filles.

Latoya 3.jpgParfois sous les visages et les corps, d’une écriture manuscrite un peu tremblée, s'inscrivent des témoignages. Ils révèlent toute une fragile humanité. Ce travail se situe dans une longue tradition de photographes engagés comme Dorothea Lange, Walker Evans et Gordon Parks. Dépassant le cadre de la photographie documentaire, Latoya Ruby Frazier réalise des compositions complexes qui utilisent plusieurs cadrages et mises en abyme pour mettre en scène le sel de la terre.

Latoya 2.jpgVisages, corps, objets permettent - avec la série « Campagne pour l'hôpital Braddock » - à Latoya Ruby Frazier de répondre à une campagne pour "Levi's", dans laquelle la publicité comparait la ville de Braddock à une frontière, encourageant les "nouveaux pionniers" à "aller de l'avant" vers de nouvelles opportunités. Cette campagne de "Levi's" a débuté peu de temps après la fermeture de l'hôpital communautaire de Braddock. Frazier combine des images de la campagne de la marque avec des commentaires de membres de la communauté et des photographies d'une protestation pour sauver l'hôpital. Sous forme de photolithographies, les montages proposent des références formelles à la fois au pop art, à la publicité du tournant du siècle dernier, et au style documentaire social de la photographie des années 1930.

Jean-Paul Gavard-Perret