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27/04/2014

Jean Stern : vérité et mensonge des images

 

 

 

 

 

Stern.jpgJean Stern est né en 1954 à Genève. Le sculpteur a d'abord fréquenté la Hochschule der Künste de Berlin, puis l'Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne et enfin  l'Ecole Supérieure d'Art Visuel de Genève. Il vit et travaille à cheval entre cette ville et la région lyonnaise. Titulaires de nombreux prix ses principales réalisations ont été créés pour Théâtre Le bel Image de  Valence, pour l'agence UBS de Plan-les-Ouates dont on peut admirer les 9 reliefs dans la salle des guichets. Pour le SOCAR de Crest, il a créé une de ces premières interventions purement géométriques avec ses 50 colonnes de carton. Puis, changeant de registre ou le prolongeant, il crée en 1995 une intervention vidéo-infographique (avec l'aide d'Hervé Graumann) sur un espace de circulation.

 

 

 

Ce ne sont là pourtant que des points repères significatifs de celui pour lequel un travail rationnel de fond mais aussi le fortuit entrent en conflagration comme se retrouvent en relation le paysage et l'intervention que l'artiste pratique. Divers processus et instrumentalisations jouent à la fois sur le paysage, le temps. Ils se conjuguent de plus en plus avec une approche empirique de l'imagerie informatique mais aussi  avec rencontres, ressorts de situations inédites. Partant toujours d'un travail analytique sur la perception (que ce soit de la construction d'une image ou de l'appréhension d'un site) Jean Stern se dirige de plus en plus vers une infographie qui permet comme il le précise "feintises et vraisemblances".

 

 

 

Stern 3.pngL'espace mathématique et les géométries qu'il suggère n'ont cependant pas pour but d'envelopper le "voyeur" dans l'irréel et la spectralité. Jean Stern ménage au sein de ses paramétrages un moyen-terme afin que le voyeur ne "digère" pas toutes crues ses images. La restitution 3 D du logiciel qu'il utilise pour le transfert d'une image 2 D en 3 D, extrait une segmentation en un nombre de plans arbitraires pour des reconstitutions que l'artiste choisit afin qu'elles soient plus ou moins vraisemblables. Si bien qu'un lieu que l'on est susceptible de parcourir virtuellement mime - de près ou de loin - le lieu réel. L'artiste l'a réalisé par exemple avec son installation "Relire"  pour les anciennes Teintureries de Pully. Derrière la paroi s'étend le lac et le massif alpin du Chablais. L'écran crée une fenêtre mobile découvrant le paysage. Deux objets vraisemblables apparaissent dans la fenêtre : l'image 2D et la restitution 3D qu'autorise le logiciel.

 

 

 

Tous ces travaux permettent à Stern de reconsidérer les lieux et les images afin d'amener le public à un regard différent sur des espaces urbains ou plus intime. Se concentrant sur les surfaces et la géométrie de l'espace, l'artiste - qu'il travaille seul ou avec d'autres - n'a cesse de démultiplier, de décadrer l'espace comme il l'a fait pour son intervention sur le quai Wilson à l'occasion des Fêtes de Genève. Aux massifs ronds existants il a préférés des tapis rectangulaires, perpendiculaires au lac dans une approche qui tient tant de la sculpture que du paysage.

 

 

 

Stern 2.jpgAvec son goût pour les changements et les renversements  d'échelle l’artiste raconte  une autre histoire du paysage en tant que lieu de l'émotion et de l'intelligence où rien ne se laissent pas saisir d'emblée. Les lignes ne figent pas : elles sou ou surlignent horizontalement, verticalement et décalent le paysage.  Elles marquent des rythmes, des repos pour l'œil avec parfois l’impression de paix, d'harmonie en un concentré de l'éphémère - seul moyen de montrer  l'innommable.  Il faut donc avancer dans cette oeuvre comme l'eau qui cherche le passage non pour atteindre le crépuscule d'un grand soir mais l'aube tenace ici-même, ici-bas. Dans le faux statisme des "feintises" il  y va d'un  passage de "vraisemblances". Il y va de aussi d'un chant silencieux qui permet de passer des déchirures à l'avènement, du ravinement à une harmonie primitive. L'œuvre crée donc des pallazi mentali où le paysage (quel qu'il soit)  s'ouvre, le trait unit, l'empreinte fait masse et le relief détale.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/04/2014

Robert Walser et la peinture : histoires et projections

 

 

 

 

 

walser.jpg« Sans y prendre garde je remarque tout : Robert Walser et les arts visuels », Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 10 mai au 27 juillet 2014.

 

 

 

Robert Walser revendiquait la poésie au détriment de la philosophie car la première n’est tenue par aucun système et ne cesse de ravauder dans le plein comme dans le néant. C’est pourquoi il resta tout autant attentif à la peinture de son époque. Il a écrit sur elle, ses créateurs et même son marché qui pointait selon de nouvelles perspectives. L’égal de Kafka et de Musil a donc une importance dans ce domaine comme le prouve l’exposition d’Aarau. Ses compatriotes d’aujourd’hui (Marie José Burki, Markus Raetz, Heiner Kielholz)  mais aussi les anglais Dexter Dalwood, Ian Breakwell, l’américain John Tremblay ou encore les allemands Rosemarie Trockel et Thomas Schütte soulignent l’influence de l’écrivain autant  dans les œuvres figuratives qu’abstraites. A côté de ses descendants une autre partie de l’exposition est historique : elle dévoile les tableaux que Walser a côtoyés. En particulier ceux de l’avant-garde de l’époque : Max Liebermann, Lovis Corinth, Max Slevogt. Ces œuvres  radicales aux yeux de l’époque qui les rejeta ont contribué à faire évoluer Walser dans sa pratique poétique, sa réflexion et sa façon de « coder » un langage qui longtemps demeura  hermétique. Elle illustre par ailleurs combien l’énonciation chez le philosophe et chez le poète ou l’ artiste sont de deux ordres différents. Pour le poète et du peintre il est celui de la “ sur-prise ”, chez le philosophe de l’ ”entre-prise ”. A vouloir marier les deux il ne peut y avoir que “ mé-prise ” . Tout penseur ne vit qu’au dépend des inventeurs de mythes littéraire ou picturaux. Robert Walser n’a cessé de s’en moquer. En particulier dans un de ses textes qui fit beaucoup rire Kafka : « Lettre d’un poète à un monsieur ». Ce quidam était aussi réfractaire à l’écriture de Walser qu’aux peintres qu’il aimait et qui se refusaient à charger l’art du poids de la philosophie et de la spiritualité. Comme Walser plutôt d’étouffer sous un fardeau dont ils n’avaient rien à battre ils n’ont pas oublié l'essentiel : toute création est avant tout une quête organique et une épreuve de matière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

25/04/2014

Les alchimies d’Eva-Fiore Kovacovsky

 

  

 

kovacovsky 2.jpgEva-Fiore Kovacovsky, « Caravan 2/2014», Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 10 mai au 27 juillet 2014.

 

 

 

 

Eva-Fiore Kovacovsky possède un double prénom prédestiné à son œuvre. Il y a en lui le rappel implicite du jardin d’Eden et une évocation florale. Il va donc comme un gant à la Bernoise, ses explorations des plantes et leurs manipulations plastiques. Ce qu’elle observe et trie la jeune artiste  le transforme en de nombreuses étapes. Par la fragilité du végétal et sa complexité la sophistication de l’art surgit là où on l’attendait le moins. Il s’agit de conserver aux plantes leur « désir » sans le réduire à une apparence, à une image. L’objectif est aussi de conserver l’intact d’une sensation visuelle quasi primitive. L’artifice de « conservation » est exclu. Eva-Fiore Kovacovsky crée une transmutation sans recours à la  transsubstantiation.

kovacovsky.pngProches - paradoxalement - des œuvres de Sophie Taueber Arp et Hans Arp présentées dans le même espace les célébrations tex urologiques de l’artiste restent la manière de s’extraire du temporel et de l’anecdote sans rejoindre totalement un monde d’universaux. L’artiste devient actrice de la métamorphose et de la présence dans des lieux d’impénétrables proximités où surgit le merveilleux d’  « herbiers » très particuliers. Ils sont créés non à la manière d’une scientifique (même si une expérimentation a lieu) mais d’une poétesse inimitable par la délicatesse et la rigueur extrêmes de son approche qu’elle est - à ma connaissance - la seule à imaginer de la sorte. Sachant comme le dit Francis Ponge que  « la nature fait des miracles », l’artiste en   isole des exposants de manière originale et radicale sans les « dénaturer ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret