gruyeresuisse

06/11/2014

Miriam Cahn et la lumière des êtres-cendres

 

 

 

Cahn.jpgMiriam Cahn, Corporel/Körperlich. Centre culturel suisse,  38, rue des Francs-Bourgeois, 73003 Paris, jusqu’au 14 décembre. « Miriam Cahn – 1979-2005-2010 » Fac-similé d'un carnet de dessins grand format réalisé sur une trentaine d'années par l'artiste suisse, dans un luxueux coffret cartonné

 

 

 

Jetant sur le papier ou sur la toile son corps et de ses émotions, Miriam Cahn donne à l’être toute sa puissance. Figurant la femme dans son intégrité, devant des paysages ou des propositions architectures elle y paraît néanmoins fragile, désemparée. D’où le double mouvement qui habite l’œuvre dans sa force de vie mais aussi l’  « empêchement » que celle-ci subit. Surgit de son œuvre telle qu’elle est présentée à Paris un labyrinthe optique programmé comme tel par l’artiste suisse.  Les murs et les vitrines  sont surchargés de propositions où se mixent divers  supports, médiums, sujets, silhouettes  et volumes. L’œil passe d’espace apaisant (cheval rose, paysage de montagne vu en plongée) à des espaces de violence comme dans la salle où sont confinés distordues treize gisants à la bouche ouverte ­entre le sommeil et la mort ou encore dans celle où cinq personnages fantomatiques ont les mains en comme soumis à une menace invisible.

 

Cahn 2.jpgDans une telle œuvre les frontières du temps restent plus poreuses  que les cactus affrontant le désert. L’artiste travaille afin que les sources de vie ne s’enfuient pour toujours en un rire sardonique. Elle rameute de manière allusive celles et ceux qui dans la nuit de l’Histoire ne purent s’éclairer que de leurs larmes. La plasticienne agit  en un seul but : jamais le silence des témoins ne peut faire que le spectre solaire tombe dans le noir. Chacune de ses silhouettes est à ce titre une colonne vive afin que l’obscur se change en palette d’existence. Il y  là à la fois rien et tout ce que l’artiste a rêvé et que sa  mémoire espère.  Les cendres demeureront moins traces qu’annonces là où soleil disparut dans la forêt des os. D’une œuvre à l’autre la liberté avance. Sur un ciel immobile quelqu’un fuit dans le couchant. Les montagnes tiennent. L’idiot les croît transparente. Il ne les respecte pas. Mais à l’inverse avec Miriam Cahn l’appel vital ne se ferme pas.  L’oeuvre se crée à partir des sources noires  mais progresse afin que les êtres-cendres ne marchent plus sur la poussière des êtres. Chercher l’origine oblige à reculer mais force à avancer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/11/2014

Eliane Vernay : Eros et après

 

 Vernay 2.jpgEliane Vernay, « Signes du rien », Eclats, d’encre, Le Mesnil-Le-Roi 70 pages, 19 Euros, 2014

 

 

 

Rien n'a lieu que le lieu de la langue. En celui-ci, suspendu au bord de la parole, Eliane Vernay longtemps a rêvé non seulement l’éther amoureux mais l’éros. A l’instinct de ciel se mêlait les fragrances trans-animale, trans-humaine et un passage entre les définitions classiques de l’amour soudain hors de ses gond au moment où merle moqueur, pie voleuse la poétesse portait la relation amoureuse là où ce n’est plus seulement un coup de dé qui abolissait le hasard mais une dé-mesure. Eros permit toujours à la créatrice de se décoller de la gravité. Outre l'esprit de sérieux c'est le discours assigné à l’amour en ses enfilades atones de significations engluées par la glu des bouches aliénées aux mastications platoniques au long des jours que l’auteure mit à jour.

 

Vernay.jpgEliane Vernay en a toujours fini avec la langue vierge qu’elle troua afin de secouer le corps et accélérer ses particules. Une fois levé le rideau des significations convenues la poétesse ouvrit le corps en virtuose sensorielle selon une danse moqueuse et affectueuse qui fit sonner les corps dans son vrai timbre. Reste depuis ce temps le génie de l’amour dans la somme de vie de son dernier livre à l’étonnante puissance de (re)génération verbale des sens, des sensations, des singularités sensuelles même si désormais surgit  le sentiment d’une fêlure. Quelque chose s’est cassée par trahison, manque, mémoire  obvié. Le chant semble s’écraser, abandonné sur une terre orpheline où la poétesse ressemble à une « funambules en exil. En morceaux ». Néanmoins dans « Signes du rien » restent des pointes d’existence au moment « où l’heure cède avant de rejoindre l’été ». L’écriture elliptique cherche à rejoindre l’instantané révélateur où le poème  prit d’abord racine. C’est pourquoi l’auteure écrit - même si - à force - « l’absence referme les tombes » -  pour ce qui arrive  « Encore ». Ce mot prouve qu’un passage demeure possible en un murmure crépusculaire et fragile dont le tremblement est capital.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/11/2014

Christine Fausten et les espaces incertains

 

 

 

Fausten 2.jpg

 

L’œuvre de Christine Fausten s’éloigne des explications qui pourraient entraver  l’étonnement et la sidération. L’artiste rapproche de l’énigme par effet de trouées, coulures, fixations, déplacements, traversées. Elle sait confusément qu’être stupéfait par une œuvre d’art rend plus proche de la saisie de ce qu’on croyait jusque là incompréhensible.  Intelligente au plus au point la plasticienne garde une puissance poétique majeure. Face à la rectitude d’un simple effet de surface  elle crée images dont les substrats deviennent des constructions mentales de formes et de couleurs propres à suggérer l’émerveillement et parfois l’ironie. Il n'existe plus de lignes bien définie et rectiligne. A la place : des changements de profils, de perspective. Ce qu’on pourrait prendre pour un recul reste une avancée.  Les espaces incertains de l’artiste semblent des mirages. Pourtant s’y profile une sorte de « vérité » du réel.  

 

 

 

Fausten.jpgL’insolite que propose Christine Fausten reste ce qui devrait nous paraître normal. Et à ce titre elle ramène à un temps d’enfance : celui où il convient de retrouver le sens des formes ou plutôt les formes elles-mêmes au delà de la graisse qui les a recouvertes et des règles qui les ont figées. Quoique souvent « abstraite » l’œuvre est avant tout une entreprise d’intégration au réel mais réinstallé dans l’espace que la créatrice hante de manière ludique et puissante. Ses œuvres  rongent les angles, font se questionner les verticales. Le peu occupe une place immense : il offre parfois le tout. Preuve que Christine Fausten possède ce que Char nomme « le regard de terre qui met au monde les buissons enflammés ». Rarement l’art atteint une telle puissance visuelle. La créatrice reste une des artistes suisses majeures et à surveiller de près pour sa liberté reconquise sur l’imposé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.