gruyeresuisse

28/04/2015

Henri Michaux à la fondation Jan Michalski

 

 

Michaux.jpg« Henri Michaux  |  Figures · Ecritures », Fondation Jan Michalski,  Montricher, du 21 février au 14 juin 2015.

 

 

 

Pour rentrer dans l’humain il faut toujours revenir à Michaux, ses encres et ses vagues.  Leurs tourbillons laissent toujours en état second. Dans ses jardins abstraits ses arbres (ou ce qui en tient lieu)  surgissent parfois de chats gris de la nuit qui ressemblent à des plongeurs des Nouvelles-Zébrides.  Lorsqu’il les créait Michaux marchait, s’agitait. Parfois il s’endormait (façon d’éveillé, façon d’endormi). Des cauchemars lui lançaient leur boule de neige en plaine figure. Typhon d’images, oscillations, sauts grenus. Ce sont plus des drôleries que des énigmes. L’inverse est vrai aussi.

 

 

 

Michaux 2.jpgIl faut suivre ses taches ou plutôt ses êtres de petite taille. S’attacher aux hommes microbes de la mescaline. Souvent incomplets, bancals. Il leur manque par exemple la moitié du bras. Mais par ailleurs ils restent en excellent état. Michaux en ses versions minimalistes créa  autant de trouvailles « sournoises que traîtres » disait-il. Mais il ne faut pas le croire. Adepte des « Misérables miracles », ni fier ni honteux,  le peintre aimait les consistance gênantes, les sillons, les fractures, l’écorce des êtres comme celle des marronniers. Il feignit d’aimer le lisse. Mais beaucoup d’accidents surgissaient. Pullulation après l’éclipse. Sur un bras délicat il mit, par  exemple, une excroissance désinvolte ou il le plissa comme un genou. Sans pour autant déclencher le rire. On regarde l’inattendu, le rarement visible. On rentre dans l’humain : il commence toujours de façon surprenante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Stephen Felton l’essentialiste

 

 

Felton.jpgStephen Felton, The Wind, Love and other Disappointments, cycleDes histoires sans fin , séquence printemps 2015 , Mamco, Genève du 18 février au 10 mai 2015

 

 

 

Stephen Felton plutôt que d'évacuer la question centrale de la peinture préfère lui faire face en se confrontant à la toile de la manière la plus radicale : le geste feint d’y devenir enfantin. En fait il est le plus (ironiquement) sérieux qui soit. Aux peintres qui s’interdisent la peinture et le tableau, l’artiste offre donc  le plus cinglant démenti en feignant une régression. Néanmoins le cerveau est essentiel à cette peinture « primitive ». Le geste est là  mais le créateur a la politesse de ne pas le montrer. N'en déplaise à beaucoup ce n’est pas  le geste qui compte mais ce qu'il est capable de produire.

 

 

 

Felton 3.jpgStephen Felton reste un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art.  Formes simplifiées et  mono-couleur lui servent à jouer contre l'excès. A l’opposée de la saturation la peinture n'a rien d'un spectacle en elle-même. Elle fait beaucoup mieux. Elle invente un espace aussi bouleversant et nécessaire. Ses valeurs plastiques sont d’une vitalité rarissime. Chaque sujet est traité avec beaucoup plus de finesse qu’une première impression permettrait de penser. La figuration simplifié permet d'amorcer une forme de nouvelle vision.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/04/2015

Shelley Aebi : ravins ravinent

 

 

 

 

Shelley_Aeby.jpgShelley Aebi photographie en silence le silence. Même lorsqu'il est bruyant ou noir dans le brillant des cuirs. La photographe sait entendre, écouter-voir avec patience, attendre. Elle capte les teintes essentielles en couleurs ou noir et blanc. Le temps passe-t-il ? Shelley Aebi le retient. Un temps. Elle fait d'une amie écrivaine écorchée  une Lydia Lunch pâle et pulpeuse. Elle photographie son écriture fracassée. Elle connaît le monde interlope. Saisit la lune rousse au dessus d'un jean serré ou sur un lit.

 

Shelley 2.jpgL'ombre est ombre ce qui n'empêche en rien sa fluorescence. Paradoxes des jours et des angles noirs.  Gémissements du corps. Sa jouissance. Douloureuse jouissance. Shelley Aebi photographie aussi l'absence, la nuit, l’automne des jours même au printemps. Elle capte ce qui questionne et l'amour que tout le monde ignore.  Dans une salle de bains. Dans une ruelle sordide. Le sombre et la lumière. La photographe multiplie le regard par la vision d'une femme droite dans ses bottes comme la plus lonesome des cow-girls. Elle repère des brèches qui permettent d'entrer dans la partie de l'être habituellement inaccessible - même à celui ou celle  qui croit lui faire sa fête. Elle dit plus en image que toutes les déclarations d'amour. Reste un récit en lambeaux, des architectures subtiles. Chaque cliché conduit en bordure des ravins. Là où la brèche s'ouvre, par le souffle de l'image, sur les chemins de traverses. Le modèle se fait syllabe, la photographe virgule. L'inverse est vrai aussi. Sur la pulpe du silence la photographie est fable de présence, fragments de l'essentiel.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret