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17/07/2013

Ariane Arlotti : destination Check-Point, entretien avec l’artiste

Installation vidéo itinérante dans une ambulance « Destination Checkpoints » jusqu’en fin juillet 2013 à Genève). Du 25 juillet au 15 août 2013, Affiches d’art public, dans l’espace public de la Ville de Genève. Du 23 mai au 31 août 2013, Bibliothèque de la Cité, installation vidéo : « Propos sur le vif », Genève, Du 5 juin au 28 juillet 2013, Centre de la photographie Genève (50JPG), installation vidéo : « L’esthétique sécuritaire 1 :un entraînement pour touristes », Genève.

Arlotti 2.jpg Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La lumière du jour, chaque matin elle est différente selon l'heure à laquelle je me lève. Quand je me lève avant l'aube ma journée commence alors par un bref mais intense bonheur de voir le jour se lever... (je ne me réveille quasi jamais avec un réveil matin, sauf pour un rendez-vous)

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Je les ai transformés pour les garder...sans doute...et continuer de les raconter. Les histoires restent parce qu'on les raconte, comme les rêves... La seule chose je crois, que j'ai rêvé enfant et que je n'ai pas accompli c'est d'aller dans l'espace, je rêvais d'être astronaute, banal me diriez-vous en s'appelant Ariane !

A quoi avez-vous renoncé ? A la sécurité, mais je la retrouve dans mon travail vu que je viens de réaliser. Destination Check-point qui parle de l'esthétique sécuritaire justement ! Une manière sans doute de continuer d'interroger cette vaste notion qui anime notre vie moderne et nos fantasmes aussi.

D’où venez-vous ? De Genève, je suis fille d'immigrés italiens. Quand j'allais en Italie enfant on m'appelait  a suisse et quand je rentrais en Suisse on m'appelait l'italienne, je me suis dites très tôt qu'il valait mieux voyager et rester mobile dans sa tête...

Qu'avez-vous reçu en dot ? Plein de bonnes intentions et le sens du respect

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Je ne sais pas, j'ai oublié, comme j'ai toujours eu de la difficulté pour choisir entre une chose et une autre, j'ai tendance à m'y prendre au dernier moment pour choisir, ou faire mon sac au dernier moment pour partir en voyage, ceci dit je voyage légère...Dans mon travail j'aurais mile doutes jusqu'au bout de la réalisation d'un projet...

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Observer quotidiennement les fleurs que je plante sur ma fenêtre, ou aller observer les plantes dans la nature lors de marches.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Ma personnalité incontournable, vous avez tout intérêt à me rencontrer, sinon comment croire que je suis si différente des autres ?

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Ma soeur qui a 11ans de plus que moi, avait peint un beau tableau à l'huile d'une forêt. J'ai souvenir durant mes premières années d'avoir regardé intensément ce tableau accroché dans le couloir chez mes parents. 

Où travaillez vous et comment? N'importe où, il me faut un ordinateur portable ou pas, un carnet de note me va très bien en voyage. Je travaille mieux quand je suis hors de chez moi, la montagne est une belle source d'inspiration pour moi.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? Généralement en travaillant je préfère ne pas écouter de musique j'écoute plutôt l'atmosphère ambiante. C'est aussi pour ça que j'aime aller ailleurs travailler, pour écouter la musique que les autres mettent.

Quel est le livre que vous aimez relire ? En ce moment je relis des passages de "Sur la trace de Nives" d'Erri De Luca, et "variations sur le Corps" de Michel Serres... J'ai toujours des piles de livres au pied de mon lit alors je change souvent. 

Quel film vous fait pleurer ? De mémoire le dernier film qui m'a fait abondamment pleurer c'était "Incendie" et comme j'étais allée voir un autre film la veille qui m'avait fait encore plus pleurer le week-end restera en mémoire, c'était "Biutiful"

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Un être qui change...

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Oh, sans doute à plusieurs personnes, mais je pense que maintenant l'oserais écrire à n'importe qui.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Bénarès, une ville incroyable, comme sortie d'un rêve, et pourtant elle est bien réelle...

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? J'aime le travail de beaucoup d'artistes, ceux qui restent à travers les années sont les plus inspirant sans doute...j'aime le travail de Mapplethorpe, de Sophie Calle, de Bruce Nauman, Boltanski, de Giuseppe Pennone, je me sens plus proche maintenant de Virginie Despentes ou de Beatriz Preciado... 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? quelque chose que je n'ai pas demandé et qui me ravi, un besoin, une envie du moment en somme.

Que défendez-vous ? La liberté d'expression et de réflexion ! Le respect des différences

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? J'ai si souvent cité cette phrase de Lacan que je trouve si juste psychanalytiquement parlant...mais pour finir si stérilisante aussi, ne vient-elle pas d'un patriarche de la psychanalyse française ? Et plus loin, quand il dit qu'"Il n'y a pas de rapport sexuel" là je me dis qu'il bug...il s'agit bien de sortir de sa tête pour avoir un rapport sexuel, la tête est à ce moment là qu'une partie du corps...importante certes, mais qu'une partie du corps...

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J'aime, ça reste une invitation permanente. ça décoince, à l'inverse de Lacan qui coince...

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, juillet 2013.

15/07/2013

Renée Levi : espèces d'espace, espaces de l'espèce

  

levi 1.jpgRenée Levi ne cesse de modifier la perception de l’environnement dans lequel elle intervient en jouant sur les matériaux choisis, leur couleur, leur inscription dans un lieu : des rideaux sont tirés à tous les étages d‘une façade, des rouleaux de papier Kraft sont peints et disposés à même le mur. Surgit une « transparence » par les matériaux eux-mêmes. Rien n’est dissimulé : au spectateur de reconstituer le processus de création. D’autant que des parties des supports peuvent s’intervertir afin que par la peinture murale le spectateur soit soumis à une nouvelle expérience perceptive.

 

Il existe donc toujours dans l’œuvre un rapport entre l’autonomie de l’œuvre et son site. Elle est plus évidente dans les installations de Renée Levi mais  elle est présente dans ses peintures et œuvres graphiques. Preuve que l’artiste refuse la fétichisation accordée généralement à l’œuvre d’art. Par exemple ses plaques peuvent qui peuvent être permutées et ses « sprayages » sont déterminés par le geste qui tient d’une forme de néo dripping. La spatialisation de la couleur y est par ailleurs essentielle. Mais l’artiste travaille aussi et par ce biais  à déconstruire la composition.

 

Pour un tel travail plastique Renée Levi descend sans pensées ni idées au plus profond de sa demeure de l’être. Personne n’est à l’extérieur d’elle-même. Elle creuse jusque là où les figures font défaut.  L’urgence est de trouver des rites de passage. L’artiste suisse va de la sorte vers l’image la plus nue. La vue est comme renversée dans ce théâtre de cette traversée au sein de graphisme autophage.

 

A la recherche de la simplicité Renée Levi baratte et articule le plein et le vide dans un rêve sans fin. Elle ne  montre pas ce qu’elle voit mais ce qui nous regarde. L’artiste  résiste à ce qu’un certain cerveau  en elle  veut ramener à l’intelligible. Son art  s’oppose à l’intelligible. Il cultive une « cure d’idiotie » (Novarina) qui paradoxalement demande en amont bien des connaissances et une ascèse. Quand la peinture en spray ou non coule  et s’épanche sur les surfaces Renée Levi ne peut totalement le guider. S’inscrit pourtant tout ce qui tremble en elle et le vertige. Celui de la mécanique du vivant. Du vivant des abysses.

 

Le spectateur s’envole dans leurs labyrinthes et leurs marées montantes. Parfois son être se noie là où la  trace vit son propre trajet.  L’extérieur est à l’intérieur. L’intérieur est à l’extérieur entre enfoncement et résurrection des surfaces. L’image achevée reste  mobile, immobile, immobile, mobile. Enroulée elle se déroule. Déroulée elle s’enroule.  Soudain un espace laissé vacant fait d’un creux une baie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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11/07/2013

Daniele Buetti : images, états critiques

 

 

Buetti 3.jpgDans une même image Daniele Buetti  (né à Fribourg, Suisse en 1955)  fait passer de l’ombre à la lumière. Du cœur de l’obscur surgissent divers messages sous forme de  larmes étincelantes un rien kitsch et des messages étranges. L’œuvre est protéiforme. L’artiste ne cesse d’y « inciser » le corps à coup d’arabesques et de signes griffonnés sur des photographies de top modèles tirés les journaux de mode hauts de gamme. Ces opérations relèvent de l’écriture automatique et du gribouillage enfantin. Elles semblent le fruit de gestes automatiques, sortis de l’inconscient. Pourtant c’est bien plus compliqué qu’il ne semble. Ces intrusions intempestives pratiquées sur les fragments de corps glamour provoquent un trouble. Elles mêlent fascination et répulsion, beauté et cruauté.

 

L’artiste rappelle que les marques à la mode sont devenues notre peau. Nous les affichons comme autant de signes de reconnaissance. Mais par extension Daniele Buetti considère les icônes païennes contemporaines comme des substitutions à la religion Les figurines de Saints ont été remplacées par les top-modèles. Elles trônent en objet de dévotion sur les présentoirs de kiosques à journaux. Il y a donc fusion et confusion entre beauté, sacralité et commerce. Ce dernier fait croire que la sophistication du luxe sauverait le monde…

Buetti 4.jpgFace à cette mise en scène institutionnelle les dessins en surimpression du plasticien créent des motifs à l’identité floue. Ils oscillent entre ornementation, tatouage rituel, scarification et souillures. Les images du luxe intéressent Daniele Buetti  moins pour des raisons esthétiques que pour leur portée socioculturelle. L’artiste prouve à travers elles la prégnance des médias sur notre esprit et notre mode de vie. L’identité y est formatée. Leurs virus inoculent une sorte de vide absolu. L’artiste propose son contrepoison. Ses travaux (dessins, vidéos, installations)  montrent la précarité de qui nous sommes.

Buetti.jpgSous le grotesque affiché des égéries apparaît une forme larvée de violence et de destruction. La lumière  reste  centrale. Elle demeure pour Buetti le plus magique des médias mais fait de nous ses papillons. L’artiste récupère ce pouvoir pour subjuguer mais surtout afin de nous confronter avec des phrases et des questions qui tourbillonnent autour des top-modèles : « Avez-vous déjà pensé au suicide ? »,  « Regarderiez-vous une exécution capitale à la télévision ?», «  De quoi vous sentez-vous coupable ? ». Derrière le kitsch crémeux se cache donc une réversion de la fascination. Sous le fétichisme des apparences l’artiste pose la question de notre propre sens. C’est tout autant une manière d’échapper au marketing affectif mondialisé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Daniele Buetti, “Maybe You Can Be One of Us”, Swiss Institute Contemporary Art, New York et Hatje Cantz, Ostfildern, 232 pp., 20 E..

 

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