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07/08/2013

L’universalisme intime de Teresa Chen

Chen good.jpgTeresa Chen est née aux Usa. Elle est devenue Zurichoise d’adoption où elle vit et travaille. A l’Université d’Art de la ville elle a entrepris ses  "Shifting identities” où elle montre et analyse comment la photographie, la vidéo et le net-art représentent les concepts identitaires et ethniques à travers le monde. Mais par sa pratique artistique elle explore aussi sa propre histoire et son propre corps. Elle a développé parallèlement différents softwares et à créé le concept de diverses expositions tels que « KLINIK »: Morphing Systems à Zurich ou  encore « GameOver »(Museum für Gestaltung in Zurich) et sWISH* (Swiss expo. 02 à Biel).

Dans sa thèse soutenue en juin 2013 à la  Plymouth University  "Contested Selves: Strategic Approaches to 'Otherness' in Visual Art",  l’artiste s’intéresse aux concepts  d’identités culturelle et ethniques dans l’Est de l’Asie – principalement en Chine, Corée et Japon. Partant des théories postcoloniales de  Gayatri Chakravorty Spivak elle tente de définir un “sujet planétaire” plutôt que de mettre en avant une diversité et une altérité qui referment les individus (et plus particulièrement les femmes) dans des replies identitaires dangereux pour elles. Son travail contextualise divers aspects de ses recherches plus théoriques.

Chen 3.jpgSortant de l’immobilisme que peut suggérer le culte de la différence l’artiste prend donc par revers bien des idées reçues. Pour elle la notion d’être ne se limite pas à un champ ethnique ou culturel.  Chaque individu  est dans le fil de la mémoire de tous les autres. Penser autrement revient à tomber dans .une hypnose ou du somnambulisme provincial.

Les images Teresa Chen deviennent l’espace de la prémonition d’un monde plus ouvert. L’artiste en propose une théâtralité comme de son propre corps. Elle les montre non comme étant déjà advenus mais présents tel un impérieux futur. Ses montages, ses séries distribuent donc les cartes du monde et de l’être autrement. Ils élargissent le réel dans un grossissement à tous les sens du terme puisque le très gros plan y garde la partie belle.

Le corps et la nature se font dans ses photographies détails immenses et confluences du rêve et de la réalité. Un peu comme dans un tableau de Vermeer mais par d’autres moyens. Le nom du peintre hollandais est d’ailleurs significatif du travail de l’americano-zurichoise puisqu’il  signifie en néerlandais  « le plus lointain » mais indique aussi la proximité de la mer. Il y a donc dans tous les travaux un agrandissement. Il approche tout autant de l’angoisse qu’il creuse que de la sérénité qu’il laisse jaillir. Surgit une secrète parenté par delà les différences : celle d’un théâtre intérieur beaucoup moins clivant d’une région du monde à l’autre qu’on pourrait le penser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'artiste expose actuellement à la galerie Bob Gysin, Zurich.

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06/08/2013

Dominique Robin un jeune homme jamais gros

Dominique Robin, « La maison oubliée »,  Editions Dasein, Odogno, Suisse

Robin.jpgLe livre en général possède une place centrale dans les travaux multimédias de l’artiste Dominique Robin. « La maison oubliée » est à ce jour le plus réussi de l’artiste. Il l’a écrit durant un an sans - à l’origine - de  véritable objectif. Ce texte pourrait donc paraître connexe à ses installations et son travail photographique. En rien romancier l’artiste fourmille  cependant d’histoires. Et de fait ce livre prend une place centrale dans l’œuvre. Le texte construit une relation particulière à l’image. Il initie une dérive. Elle rameuta a priori des souvenirs :

« Quand j’étais étudiant, il m’est arrivé d’aller à la faculté

en voiture et de revenir en transports en commun.(…)

Dans la nuit, ma 4L bleu roi, seule sur l’immense

parking du campus, me revenait alors en mémoire.

Et je pensais à un détail : mon pantalon de pyjama

en boule sur le siège arrière de la voiture. »

écrit l’artiste sous forme de constat dégagé de nostalgie.

Toutefois ces évocations ne bloquent pas le livre dans le passé. Surgit d’abord une méditation onirique à partir de ces éléments :

« Chaque année, des milliers d’automobilistes

oublient où ils ont stationné leur voiture. Ils errent

alors dans la ville à sa recherche et finissent

par déposer une déclaration de vol ; le plus souvent

la police retrouve leur véhicule presque en face

de chez eux ou sur le parking de leur lieu de travail. »

Apparaît ensuite le plus important un des lieux-clés de l’imaginaire de l’artiste : la maison.

 

En un incessant aller-retour entre le réel et l’imaginé, entre une réalité et sa saisie plastique textes et images entrent en interaction pour décomposer puis recomposer la relation au monde. L’espace mental et l’espace réel se superposent en un milieu interlope. La maison devient le « lieu de l’être » au sens où Bachelard l’entend. Il ne s’agit pas de l’abri fait de murs mais du corps même de l’artiste. D’où son besoin de rendre cette demeure la plus « vraie » et consistante possible. Se retrouve là une forme d’  « ars memorias » remis à la mode par autre artiste (Mariette) qui a construit une construction réelle avec la « Recherche du temps perdu » de Proust. Dans un espace mental qu’on nommera maison s’inscrit dans chaque pièce comme dans chaque page de livre (et de son installation) de Robin des mots qui se font lieux. Chaque « pièce » est donc habitée. Il suffit de tirer des tiroirs, d’ouvrir des portes ou des pages pour accéder au corpus entier. Un corps se crée ainsi par l’imaginaire et le « film » que le livre développe. Il y a donc là autant ouverture que repli. Jeu aussi. Peuvent s’y percevoir autant l’humour que l’angoisse. Elle semble finir par triompher puisque l’effacement au noir s’impose progressivement. En effet chaque fond de page s’épaissit progressivement afin de passer du blanc vierge au noir le plus profond. Ce dernier signale un ultime « Black-Out ». Il a donné d’ailleurs son nom à une installation du livre. Son auteur - qui ne « serai  jamais gros » puisqu’il perd jusqu’à ses kilos - fait donc de l’épuisement et de l’effacement les plus subtils leviers d’un imaginaire particulier. Il sollicite le lecteur et le regardeur par la puissance « désimageante » de ce qui est progressivement créé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

NB : dans le N°1 de la revue trimestrielle « Aller-Retour »  (histoires de représentations, 2013). Un article est consacré à La maison oubliée, l'autre à l'exposition Blackout

 

18:34 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

05/08/2013

Elise Gagnebin-de Bons : contre toute attente.

 

gagnebin 3.jpgElise Gagnebin-de Bons, « Ocult O Pres », Davel 14, Cully, 2013

Marco Constantini, « Elise Gagnebin-de Bons », coll. Cahiers d’artistes, Pro Helvetia et Editions Préférita, Lausanne et Lucerne.

 

Les dessins, les collages dans leur simplicité et leur capacité critique possèdent une fore mystérieuse paradoxale. L’univers rock-metal, la marginalité, une forme de pensée révolutionnaire plus sous-jacente qu’affichée détruisent les codes ou leur octroient par les décalages un côté fantastiques. « Smoked » (pyramide de bois ou trône un œil vide), comme les étoffes triangulaires de « Ironhead » ou  les portraits presque mais faussement enfantins ouvrent le monde à une interrogation. L’artiste n’y délivre pas de message. Pourtant tout est là.

 

Elise Gagnebin-de Bon prouve sa capacité à la transgression et à l’humour jamais basique. Cela permet d’instruire des rapports ambigus entre l’homme  et le monde. Tout ce qui est à la base de ses assemblages, tous ses textes doivent autant être pris dans une littéralité que dans leur sens poétique. La condensation linguistique rapproche l’œuvre des théories de Saussure et d’un nouvel arte povvera. L’artiste avance d’éléments en éléments, de figures en figures en ajourant de plus en plus le « disque » de la visibilité.

 

L’objectif reste constant. Il oscille entre un mouvement de diffusion et d’absorption. Elise Gagnebin-de Bons s’éloigne des vulgates esthétiques ou idéologiques en choisissant des chemins de traverse. Ils créent par recomposition de l'espace et  arrêt du temps leur mise en mouvement. S’affirment sans cesse une différence, une altérité au sein de différents type de dialectiques.

 

Nous sommes soudains  dans la faille du temps, dans sa brèche. L'artiste tente de faire barrage, de remonter vers une forme d'innocence hors normativité. Elle fait passer de l'eau dormante à l'eau bouillonnante en appelant  non à l’abîme mais au vide à combler. La blancheur supposée de l'innocence est forcément noire. Ou plutôt noire sur blanc et dans une grammaire élémentaire. Un réel qu'on cache revient. Pas en totalité, certes, mais il est moins éloigné. C'est là que nous vivons. Que nous avons vécu.

 

Gagnebin 2.jpgPeu à peu les corps reviennent à eux. Il faut réapprendre à ouvrir les yeux, à cesser de se taire. Le temps passe par des philtres mystérieux. Ils unissent et séparent. Ils s'élèvent contre la réceptivité organisée et l’hospitalité sociale. Ils sont les fausses notes qui viennent perturber le chœur antique de l’ordre. La chair s'y manifeste. Elle  tente de sortir du jeu d’inhibition psychique et de la stupeur sexuelle organisée.  C’est un luxe que la société ne peut s’offrir. Mais qu'Elise Gagnebin-de Bons offre. D'un côté la création, l'émerveillement. De l'autre la destruction de l'Histoire. L'évanouissement, l'extinction mais tout autant une mystérieuse griserie de ce qui reste. Bref la confrontation du chaos de  l'ordre au désordre du cosmos. Nous sommes là, nous sommes ça. Reste le porte-empreinte des images. Celles-ci circulent comme autant de fantômes. Comme autant de fantasmes non rachetés. Elles sont le dernier état du rêve, son frémissement ou sa fixité noire. Sorcellerie et absence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

08:06 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)