gruyeresuisse

12/08/2013

Du Maryland à la Suisse : entretien avec l’artiste Teresa Chen

 

 

 Chen biblio 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Actuellement ce sont tous mes enfants – il est impossible de rester dormir le matin particulièrement avec mes jumeaux (J’ai trois filles : des jumelles de 3 ans et une aînée de 9 ans).

 

Que sont devenus vos rêves d’enfants ? Si je réfléchis à leur sujet je peux dire que j’en ai réalisé quelques uns. J’ai pu fuir l’Amérique du Nord  suburbaine, Je suis devenue indépendante financièrement, j’ai beaucoup voyagé. Et je suis même devenue une artiste (en dépit de mon niveau d’étude en sciences de l’informatique), certes peut-être ne suis-je pas aussi connue et riche que je le souhaitais ! Cependant on ne peut le comprendre lorsqu’on est enfant mais seulement lorsqu’on vieillit. A ce moment là on comprend que toutes les possibilités infinies pour l’avenir se réduisent et qu’il  faut mieux vivre en réalité sa vie plutôt que de la chercher.

 

A quoi avez-vous renoncé ? Particulièrement dans la scène et sur le marché de l’art actuel j’ai renoncé à mes illusions en ce que l’art et être artiste signifient. Je ne suis pas complètement cynique mais je ne suis pas aussi enthousiaste ou naïve à propos de l’art que  je l’étais. En outre j’ai renoncé à mes ambitions de devenir une artiste vraiment connue : j’ai eu mes enfants (j’avais presque 40 ans) avant  de vraiment réussir. Mes priorités ont changé et je n’ai plus considéré l’art comme le centre de ma vie.

 

 

D’où venez-vous ? De  Beltsville  dans le Maryland près de Washington D.C. aux USA. C’était un petit  endroit suburbain typique avec beaucoup de petits centres commerciaux, restaurants fast-foods, stations essence. Je l’ai quitté à 18 ans pour aller à l’Université, je n’ai jamais eu envie d’y retourner, néanmoins ma mère y vit toujours.

 

Quelle est la première image dont vous vous souvenez ? le premier artiste (photographe) qui m’a impressionné fut Richard Avedon avec « Dans l’Ouest Américain » quand je vis son exposition à San Francisco au début des années 1990.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?  J'aime à  penser que la voie dont je m'approche donne des idées au sujet de la différence et de la mortalité et que mon esthétique qui souligne la beauté et le sens du grotesque est spéciale.

 

Où travaillez-vous et comment ?  Comme une grande partie de mon travail est photographique et implique des macro-vue je n’ai pas besoin de beaucoup d’espace pour prendre mes photographies. Je peux photographier n’importe où. Cependant j’ai un atelier où j’ai mes archives, où je réfléchis et planifie mon travail.

Chen biblio.gifA qui n’avez-vous jamais osé écrire ?  Je ne suis pas sure de comprendre cette question. Voulez-vous dire à qui je veux écrire une lettre ? mais je pense que c’est trop difficile et trop risqué. Dans ce cas je pense à personne particulièrement.  Mais, peut-être votre question induit-elle quelque chose de différent ?

Quelle musique écoutez-vous en travaillant ? Je n’écoute pas de musique en travaillant. Cependant mes goûts vont vers le rock indépendant. L’année dernière j’ai écouté beaucoup l’album “Let England Shake” de PJ Harvey. Un autre de mes albums favoris est  “Venus on Earth” de Dengue Fever. Le groupe ABBA a toujours mes faveurs lorsque j’ai envie de danser.

 

Quel livre aimez-vous relire ?  Humm. Du fait que j’écris ma thèse depuis 7 ans je n’ai pas beaucoup de livre pour le plaisir pendant tout ce temps.  Je me souviens avoir lu « Midnight’s Child » de Salem Rushdie plusieurs fois. Mais je ne peux pas réellement répondre à cette question.

Qui voyez-vous lorsque vous vous regardez dans un miroir ?  Juste moi. Parfois je suis satisfaite de mon image, parfois je pense que j’ai l’air fatiguée et vieille. Je ne vois pas mon héritage asiatique ou mon genre, bien que je sache que d'autres le voient.

Quel ville ou lieu a valeur de mythe pour vous ?  J’ai habité à Sans Francisco (1985-1986 et 1996-1997) et je me sens toujours très proche de cette ville.  Bien que je n’y sois pas retourné depuis quelques temps, n’importe quelle allusion à San Francisco faut remonter en moi des souvenirs et des sentiments de nostalgie.

De quels artistes vous sentes-vous le plus proche ?  Je pense que mon art possède des ressemblances avec le travail de Hannah Villiger. Je suis une admiratrice de Fiona Tan, Loma Simpson et Mona Hatoum. Une exposition récente m’a beaucoup touché : «  The Visitors » « Les Visiteurs » une installation de l’artiste Islandais Ragnard Kjartansson bien que sont travail ne ressemble pas au mien.

 Quel film vous fait pleurer ?  Je pleure facilement et je peux me mettre à pleurer même devant une émission de télévision montrant un enfant malade en phase terminale ou n’importe quel type de situation émotionnelle.  Parmi les films dont je me rappelle et qui m’ont fait pleurer  je peux citer dans le désordre « Dancer in the Dark », «  La liste Schindler », « Elephant Man », « Le chois de Sophie »…

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?  Mon mari me pose toujours la question !  Probablement à ce moment de mon existence a agréable et long week-end romantique sans les enfants.

Que pensez-vous de la phrase de Lacan: "L’amour c’est donné ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?  Aux relations de famille soit avec ma mère, mon mari et même mes enfants. Mais cela ne m'arrête pas de croire à l’amour d'une façon ou d'une autre bien que ce soit évidemment une question très compliquée.

Et que pensez-vous de celle de W. Allen: "La réponse est Oui mais quelle était la question ? » Vivre la vie le plus pleinement possible et avec le moins de regrets possibles.

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 8 aout 2013 .

10/08/2013

Lyres et délires de Patrick Weidmann

« Poupées mortes amusées », Editions Dasein, Odogno Suisse, « Bimboplastie », Editions JRP/Ringier, Zurich.

 

 

weidmann 1.pngLes livres (romans) du photographe et écrivain genevois Patrick Weidmann sont tout autant de l’ordre de la peinture que de l’écran. Il s’agit de quasi performances, d’ « actions cosmétiques » qu’on pourra prendre pour nonsensiques sans que l’artiste s’en offusque. Il a mieux à faire  et doit exhiber parfois des femmes à la sexualité douteuse et « en maillots de bains polyacryl devant un sandwich de miroirs légèrement désaxés ». Le face à face avec de telles images se propage à l’infini. Elles ne se destinent pas à mettre un terme à la vie qu’on s‘y attende ou non.  Le basculement de l’espérance de vie en espérance de mort intervient hors champs, hors pages là où les sources de lumières se contredisent. Surgit ainsi le scintillement du sens désaxé dans les extensions phrastiques d’un ensemble de textes qui ne cessent de se démultiplier au milieu d’un  « pur sabayon massepain et mousse avec ses amours en embuscade ». Il semble avoir été par une des ses blondes évasives qui éclairent les textes de l’auteur. L’une d’elles chantonne de manière plus ou moins solennelle et entame une série de coming-out à l’envers. Des hommes déguisés en femme miment un ersatz de transsexualité absolument neutre. Le tout bien sûr par effet de miroir. S’y repère une nouvelle fois une blonde qui brandit un dictaphone. Retentit des miscellanées presque symphoniques : du Brahms peut-être revisité sous tessiture de Nick Cave. C’est dire combien ici la séparation sexuelle vire à la confusion des genres. Rien d’étonnant puisque tout s’inscrit sous l’ordre d’un surréalisme qui ne lorgne en rien sur le passé mais reste primitif du futur. Des résidus d’images devraient normalement faire l’objet d’une reconstitution mais l’auteur ne les ranime pas forcément. Si bien que la totalité des lacunes qu’il réunit séparent paradoxalement de toute possibilité d’histoire. Le romanesque affiché est donc tenu   en exils dorés chargés parfois de réactivité criminelle. Mais ce qui attend le lecteur n’est qu’une tragédie de salle de bains même si peut s’y commettre l’irréparable au moindre signal de l’auteur.  Près de son œil une mouche favorite dissimule un vieil outrage vénérien mais l'écume aux lèvres il fauche encore les dernières catins de la gare de Genève Cornavin pour le grand plaisir du lecteur. Chaque texte est en effet un brulot littéraire où Weidmann apparaît tel qu’il est : étrange alchimiste de verbe et des images. Sans doute trop fort pour que la critique officielle accepte ses plombs en fusion, les voies (hirsutes) de ses jardins qui mettent le lecteur en danger. A chaque page celui-ci risque de se brûler et d’entrainer  l’extinction de sa race. Il n’empêche qu’il reste d’un livre à l’autre fasciné autant par l’écriture que par des brûlantes Blondes propulseuses d’applaudissements et machines à broyer du mâle au ventre.  Plus tard au weidmann.jpgbesoin at afin de jouer avec les stéréotypes, l’une d’elle - pour fêter l’anniversaire des 50 ans du bikini - « se masturbe en direct sur une chaîne du câble. Les produits coulent en gros plans le long de ses cuisses ». Bref l’auteur ne cesse de séduire avec des romans aux « personnages interro-négatifs » livrés (faussement) sous "label homologué, service après-vente, garantie pièces et main-d’œuvre". De fait ils ne sont créés que pour produire les mises en abymes des plus intempestives. Au  bout de chaque lecture sont reçus et acceptés un certain goût existentiel et un coup sur la nuque. A partir de ce K.O. des chances de survivre sommeillent sous quelques écrans de fumées et des piles de frustrations. Que demander de plus ? Reste à désirer jouir encore du crépuscule de telles lectures : le temps perdu remonte  pour faire des pieds-de-nez à notre soumission. C’en est trop diront certains. D’autres que ce n’est jamais assez. Ils ne veulent pas refermer les livres de l'auteur et préfèrebt laisser béante leur plaie ouverte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08/08/2013

Une femme dans la ville : autoportrait d'Ursula Mumenthaler

Mumemthaler 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La lumière, l'envie d'un thé Earl Grey. Je me lève tôt car pendant les heures matinales je suis plus créative.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Déjà enfant j'étais dans la création. J'ai dessiné ma maison avec des grands volumes et je rêve encore d'espaces plus grands. Je dessinais mes habits et les motifs des tissus. Je me voyais une star dans le stylisme.

A quoi avez-vous renoncé ? Avoir un salaire régulier, un travail fixe et un patron.

D’où venez-vous ? J'ai grandi  à la campagne, en suisse alémanique, je n'ai jamais aimé la vie de village. Très jeune je suis partie pour la ville, la ville étant le moteur de mon travail. Retourner à la campagne serait une punition.

Qu'avez-vous reçu en dot ? L'endurance.

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La sécurité. 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Une bonne Häagen-Dazs…..

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Je ne suis pas sûre d'être différente des autres artistes. Le manque d'égocentrisme.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? L'image des montagnes et les reflets hivernaux dans un lac de glacier.

Où travaillez vous et comment ? Dans mon atelier où je réalise mes oeuvres, et  sur mon vélo de course où je réfléchis à mes projets, les idées m'arrivent spontanément.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? En général la musique classique, de préférence les symphonies (Schostakovitsch)

Mumemthaler 4.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? « La nuit bengali » de Mircea Eliade ou « Syngué sabour » de Atiq Rahimi. Mais je les relirai jamais car ils me referaient pleurer. Mon auteur préféré en ce moment est Russell Banks.

Quel film vous fait pleurer ? Je ne pleure jamais en regardant un film, mais assez souvent les larmes me montent aux yeux et troublent l'image de l'écran.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Moi. Souvent je regarde mon visage d'un un miroir grossissant.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ?  A méditer….

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? New York et le Mont Cervin depuis Zermatt.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?Jeff Wall, Ed. Ruscha, Thomas Demand, Jan Dibbets, Gordon Matta-Clark, Andrea Pozzo, Rachel Whiteread.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une surprise dans un grand carton car j'adore découvrir et j'adore que l'on m'étonne.

Que défendez-vous ? La liberté d'expression.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  ???

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Je ne suis pas une admiratrice de W.Allen.

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 6 Aout 2013.

 

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