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27/07/2017

Eva Magyarosi : faire bouger les curseurs de l’art

Eva.jpgEva Magyarosi, « Eden, Eva et Adam », Galerie Analix, Genève, été 2017.

La Hongroise Éva Magyarósi est une artiste multi partitas. A seize ans elle publia sont premier livre de poésie puis des nouvelles avant de se lancer dans l’exploration de différents médiums : sculptures, dessins, photographies, animation. Elle est surtout connue désormais pour ses vidéos qu’elle travaille en un mixage de diverses techniques (photographie, dessin et peinture entre autres). Ses œuvres deviennent des narrations poétiques surprenantes, polyphoniques et oniriques. Tout un univers évanescent jaillit afin de suggérer le mystère d’une mémoire aussi personnelle que collective. L’oeuvre fait le lien entre un journal intime et une vision « philosophale » du monde et de cultures que l’artiste ne cesse d’assimiler et de métamorphoser.

Eva 2.jpgElle oriente vers une forme de sophistication faussement « kitsch ». Dans cet univers les images d’Autrefois rencontre le Maintenant, en une fulguration, pour former une constellation neuve. Les mises en scènes sont autant des sortes d’états d’esprit d’instants que d’ironiques mises en abîme en une atmosphère aussi rétro que décalée. Bref s’y « entend » autant l’histoire intime que le mythe. Les personnages jouent à travers les poses que l’artiste invente. Elle se moque avec amour du regardeur qui vit au dépend de celle qui de fait le contemple...

Eva 3.jpgLe pré-visible est jeté à distance à coup d’incongruités. Eva Magyarosi démet le regard de ses réflexes acquis. Il ne peut plus s’ajuster parfaitement à la vision d’une quelconque « pin-up » fétichisée. L’érotisme potentiel et de pacotille est grevé de limailles. Elles entravent la carburation du fantasme par un art qui prend à rebours l’économie libidinale classique et frelatée. Ne renonçant pas à la scénarisation mais en la faisant dévier l’artiste prouve que ce qu’elle donne à voir n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Elle s’inscrit en faux contre la convention collective des pactes sociaux.

Jean-Paul Gavard-Perret
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24/07/2017

Anna Göldi : Une sorcière désormais bien aimée


Goldi.jpgAnna Göldi fut la dernière Européenne condamnée à mort pour sorcellerie. La servante a été réhabilitée en 2008 par les députés du canton de Glaron 226 ans après sa décapitation et l'enfouissement de ses restes au pied de l'échafaud. Elle fut condamnée pour avoir inoculer du poison à l’aide d'aiguilles magiques la fille de son patron. Les responsables des églises protestante et catholique et gouvernement cantonal s'y étaient d’abord opposés avant de reconnaître cette erreur en utilisant même la nation de "meurtre judiciaire". Walter Hauser, journaliste auteur du livre- enquête – « Der Justizmord an Anna Göldi » ("Anna Göldi, la justice assassinée") joua un rôle majeur dans sa réhabilitation.

Goldi 2.jpgCelle qui fut envoyée comme servante au foyer d'un médecin et juge célèbre de Glaris. Johann Jakob Tschudi devint sa maîtresse. Selon des témoignages des aiguilles sont à plusieurs reprises trouvées dans le bol de lait d’une des filles du juge. Anna Göldi est soupçonnée et renvoyée. L’enfant se met à vomir journellement des aiguilles dans des glaires mêlées de sang. Anna est arrêtée et doit guérir l’enfant. Celle-ci retrouve la santé : preuve que la servante est dotée de pouvoirs magiques. Après de longues séances d'interrogatoires et de torture. Anna Göldi finit par avouer avoir agi sur injonction du diable et sa condamnation à mort est promulguée.

Goldi 3.jpgDes femmes et hommes de l’époque s’offusquent de telles pratiques d'un autre temps. Soumis à la censure, les journaux suisses restent muets. Néanmoins deux journalistes allemands venus enquêter prouvent que la justice a été biaisée et les aveux extorqués sous la torture. En se fondant sur leurs archives Walter Hauser apporta de nouveaux éléments pour blanchir la présumée sorcière. Elle fut accusée de magie noire à la suite de la plainte qu’elle déposa pour harcèlement sexuel contre son employeur. Il inventa un tel « contrepoison » afin de sauver sa réputation.

Le nouveau musée Anna Göldi d’Ennenda va devenir à partir du 20 août un symbole de la violation des droits humains. Il ne se consacrera pas uniquement au souvenir de la servante mais permettra de mettre en lumière l’arbitraire administratif et des violations hiérarchiques et juridiques de notre temps. Outre l exposition permanente, le musée prévoit en conséquence des forums sur les droits de tous dans le monde d’aujourd’hui.

Musée Anna Göldi, Ennenda / GL.

 

23/07/2017

Bruno Aveillan ou le voile qui dévoile

Aveillan 3.jpgPortant l’imaginaire sinon vers l’absence d’image du moins à ses confins sous couvert d’une quasi « abstraction », Bruno Aveillan saisit le réel qu’il soit habité ou vide pour le métamorphoser. Se dégageant des phénomènes physiques le plasticien propose des rapports ou leur absence pour en donner une narration mystérieuse. Une diaphanéité hante ses œuvres. Elle est au cœur de la création. Aventurier de la lumière l’artiste propose des extases nues. Elles promettent l'ailleurs sans laisser l'ici, sans y laisser sa « peau ». Les repères bougent, s’ébranlent, révèlent autant des éloignements que des proximités.

Aveillan 2.jpgPerturbateur Bruno Aveillan remue l’affect et l’intellect par ce qu’à la fois il découd et rassemble. Comme par exemple lorsqu’il incarne l’œuvre (inachevée) de Rodin « La Porte de l'enfer ». Il a scénarisé dans « Divino Inferno » (sur un livret de Z. Balthus) et entre autres des danseurs couverts de terre ou de plâtre pour suggérer la pierre initiale. Le documentaire se transforme en œuvre de pure fiction par un corpus repris et corrigé, épars et disjoint entre réel et imaginaire. La chorégraphie fixée et scénarisée dans une friche industrielle rameute par exemple des images sorties des cercles de l’Enfer de Dante. Mais au-delà du poète et du sculpteur Aveillan impose sa pâte lumineuse face à la poussière du monde : celui du désert comme des courts de Rolland Garros.

Aveillan.jpgDans cette fin (à savoir : but) des images, l’artiste n'est pas un métaphysicien raté mais un créateur accompli et à l’exigence démesurée. Il cherche une forme paradoxale de perfection. Elle foudroie en estompant tout ce qui est inutile. Manière pour lui comme pour tout artiste et comme l’écrivait Bataille "de ne pas finir en boutiquier avare, en vieillard débauché" mais de toucher à l'extrême. Aveillan initie des voyages au bout du possible, pour dire et montrer, jusque dans et par l'effacement programmé, un impossible, un invisible dans un affrontement avec le chaos dont il s'agit de tirer un perçu essentiel soustrait à toute perception étrangère.

Jean-Paul Gavard-Perret

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