gruyeresuisse

30/01/2019

Les échappées belles de Martin Kippenberger

Kimpen.jpgL'artiste allemand Martin Kippenberger est un parfait iconclaste radical. Un ancien catalogue du Mamco le définit parfaitement : " Il prétend être le meilleur peintre de la deuxième ligne. Il pose les questions qu’il ne faut pas poser. Il admet se permettre le luxe de produire des « au-dessus-de-canapé-tableaux » pour clientèle avec canapé." Dans ce but il a investi un vaste champ de réflexions et d'expérimentations.

Kimpen 3.jpgL'artiste a occupé tous les territoires : la peinture, la sculpture, le frottage, L'installation, le collagela gravure, dont il se servait spécifiquement sur ses cartons d'invitation. Il a déployé une formidable énergie pour créer une œuvre intense, chaotique et indisciplinée. Il a collaboré avec beaucoup d'artistes et devient directeur du "S.O. 36", une salle de concerts berlinoise qui abrita des manifestations très animées, comme les concerts d'Iggy Pop ou de Lydia Lynch

kimpen 2.jpgN’ayant pas assez de temps pour tout faire, il délègua son travail. Et a publié la fin du roman « Amérique » de Franz Kafka, resté jusque-là fragment : « The Happy End of Franz Kafka’s Amerika ». Son travail inlassable englobe tous les styles, ce qui ne revient pas à n'en avoir aucun. Bien au contraire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Kippenberger, The Museum of Modern Art Syros", MAMCO, Genève, Hiver 2019 du 27 février au 5 mai 2019.

29/01/2019

Quand Myart Armada hèle le passant

Myart Armada.jpgMyart Armada, Vitrine StationShow, passage sous gare, Lausanne, février 2019.

 

Les dévoilements de Myart Armada cherchent avant tout un cerclage particulier des formes par les jeux de couleurs. L'enchantement optique opère de manière simple, efficace, astucieuse. Cela tient d'un rite que l'artiste met en place afin que la "peau" de l'image ne fasse pas pléonasme avec celle du réel. Aux ombres enchanteresses succède une matérialité plus probante. Elle capte les flux de lumière au coeur de l’obscur. Si bien que les histoires courtes de l'artiste sont plus vraies que nature par la narration qu'il en propose.

Myart 3.jpgIl puise des clairs de lune en des remises en scène voire  aux aspirations contradictoires. Elles fragilisent le voyeur. Maisqu'importe toutefois : le risque encouru sera moins grand qu’en la maison déserte de son existence. Le passant en ce lieu particulier d'exposition se laisse happer un instant. Il faut pour cela des images comme celles de Myart Armada :  emblèmes invariables d'un rêve qui s'efface et qu’il faut retenir.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18:17 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

28/01/2019

En Jou : feu.

FLORENCE JOU.jpgImpliquer certains "dialogues" (implicites) peut poétiquement se révéler rudement efficace.  Florence Jou en offre divers plis : "Elle lui demande son épuisement /Je fouille, je couche, j'oblique dans les couches". Ou encore "Elle lui demande son incertitude / Je photographie des signes". Plus qu'un décryptage se produit un cryptage. Il n’enlève pas tous les doutes mais les asseoit. Si bien que la scène des amours (si amours il y a) prend un caractère étrange : "il visualise des points d’intensité dans son corps / il mémorise sur une chaise / odeurs / textures / densités /couleurs / il porte son corps ». Mais lequel au juste ? Et où ? L'écriture, le temps, la distance "avancent" face aux images ou dedans. En un montage de fragments en débord du réel là où toute visée représentative ou documentaire prend un caractère abyssal et là où le texte dessine une cartographie étrange, un noeud borroméen ou un éparpillement qui appartiennent à un "exporizon".

 

Florence joue 2.jpgEntre texte et image (induite), artiste et modèle, par le langage chaque situation duale ne serait donc jamais une fin mais un moyen. Ne demeure aucune prérogative absolue sur la prise du réel. Se pose - au mieux - la question d'un voyeurisme face à ce qui se passe ou ce qui en est dit. Ce qui s'émet "en repons" n'implique pas un dialogue ou la logique d'un acte induit par celui qui le précède. Emarge en filigrane dans le livre de Florence Jou une abrogation de certaines lois discursives et un système de re-présentation  là où tout est mis en suspens : "Elle lui demande son détachement / J'ai rendez-vous vers". Une nouvelle fois sans dire où ou vers qui.

 

Florence jou 3.jpgIl se peut que la narratrice plasticienne traverse, en robe légère et en trois jours, des vestiges d'une histoire sous une lumière blanche. Mais les protagonistes demeurent muets et impassibles là où se caressent les confins du monde dont nul ne peut préciser le fond ni la forme si ce n'est par esquisses. Tout ce que l’on peut affirmer  est l'existence des présences soumises à la traversée des désirs sans qu'en soit précisée la nature. Impossible d'en connaître les secrets ou l’extase sinon d’un certain vide ou d'un prélude qui viendrait guérir de la maladie du temps. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. De telles bribes semblent naître de l’espace. Le lecteur y pénètre. Elles font insidieusement partie de lui. Il y avance tel un errant. Entre texte effectif et images latentes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Florence Jou, "C’est à trois jours", Derrière la salle de bains, Maison Dagoit, Rouen, 5 E., 2019.